Orléans (Loiret).– Le document fait quarante-sept pages agrafées à la main avec un trombone bleu. En couverture, une aquarelle représentant des barrières métalliques derrière lesquelles on distingue le Zénith d'Orléans et un panneau « Manifestation interdite » au premier plan de l'affiche du congrès Rassemblement national : c'est ainsi qu'a été officiellement enregistré ce lundi matin auprès de la Direction générale des collectivités locales (DGCL) le Référentiel interministériel pour une organisation territoriale harmonieuse d'un rassemblement politique à connotation souverainiste — un nom que les rédacteurs ont manifestement jugé plus neutre et moins clivant, contrairement au projet initial qui indiquait noir sur blanc « Guide pratique : comment empêcher 73 % de la population locale de manifester sa colère ». Selon le rapport IGAS n°2025-1489 consulté par Mediapart (pages 6 à 19), les autorités d'Orléans ont atteint un taux remarquable, quasi parfait : sur les 873 personnes qui souhaitaient se rendre place de la République pour contester le congrès du Rassemblement national dimanche dernier, seulement trois y sont physiquement parvenues. Les autres ayant été orientées vers « des espaces numériques d'expression citoyenne » (des groupes Telegram modérés) ou simplement bloquées à 4 200 mètres — un chiffre arrondi au kilomètre supérieur pour « éviter toute interprétation du périmètre et sécuriser juridiquement l'intervention ».

Le document, cosigné par la préfecture de région Centre-Val-de-Loire (réf. préfectorale n° 45/2026/RN-Accueil) et le cabinet du ministre délégué à la Sécurité des rassemblements festifs publics — un portefeuille créé il y a trois semaines par décret, mais qui ne figure toujours pas sur l'organigramme officiel de Matignon (page 31 : « En attente d'un logo ») détaille une procédure en quatre phases baptisée « Protocole Zénith ». Phase I Anticipation préventive identifier les points sensibles du territoire susceptible de générer un désaccord public et y installer des barrières à moins que l'évènement ne se tienne dans le périmètre d'un parking Leclerc. La phase II, la plus commentée en interne selon notre source (un haut fonctionnaire qui a requis l'anonymat intégral : « Je préfère qu'on m'appelle Monsieur X »), consiste à publier un arrêté interdisant toute manifestation pacifique sur une zone couvrant 10 % de l'agglomération et, surtout, le couvre-feu des moins de quinze ans. La phase III — la plus créative du référentiel (page 23) prévoit qu'à titre compensatoire les habitants bloqués reçoivent un QR code leur permettant d'écrire une lettre ouverte au préfet via l'application officielle CitoyenConnect, avec « garantie de réponse sous trois à cinq mois ouvrés ». La phase IV, enfin : débriefing et classement du dossier en archives scellées pendant vingt ans.

« Ce n'est pas un couvre-feu pour les mineurs. C'est une mesure d'accompagnement parental », explique le rapporteur général devant la commission des lois de l'Assemblée nationale (audition retransmise sur Public Sénat, 47 minutes)

Le point déclencheur du référentiel a été confirmé par un conseiller ministériel contacté sous couvert d'anonymat total : « Le préfet d'Orléans nous a dit en réunion de coordination qu'il avait mis le tapis rouge au RN. Il n'avait pas tort sur la méthode, mais il aurait fallu préciser que c'est aussi et surtout une barrière métallique haute de deux mètres avec des pointes orientées vers l'intérieur », souffle cette source qui se refuse à tout commentaire supplémentaire depuis trois semaines (le temps d'attendre un avis favorable du secrétariat général). Le couvre-feu appliqué aux moins de quinze ans, initialement présenté comme une « mesure transitoire liée au contexte » selon la mairie UDI-écologiste-centriste qui a co-signé l'arrêté n° 45/2026/CouvreFeuJeunes (17 pages dont deux annexes sur les horaires de sortie des chiens dits « réactifs »), est désormais codifié dans le référentiel à la page 38 : obligation pour tout mineur se trouvant hors du périmètre sécurisé et non muni d'une autorisation parentale signée en trois exemplaires (formulaire Cerfa n°1694207) de rester chez lui entre 15 h le samedi soir minuit. Une disposition qui, selon une étude Ifop commanditée par la DGCL pour « mesurer l'impact perçu sur les adolescents » a été jugée « rassurante » à hauteur d'à peine 34 % des jeunes interrogés, mais dont un tiers ont répondu qu'ils n'étaient pas au courant de son existence, ayant simplement obéi.*

La ville candidate pour accueillir le prochain congrès RN devra désormais fournir une note technique sur sa capacité à rendre l'expression du désaccord « logistiquement improbable » (note DGCL/2026-1489/candidature)

Le référentiel, qui sera publié au Journal officiel dans un délai de six semaines maximum selon la Direction de l'information légale et administrative (« sauf si les services du Premier ministre jugent qu'il est trop long »), crée une certification territoriale inédite : le label « Commune à Accueil Sécurisé pour Rassemblements Nationaux », abrégé en C.A.S.R.N., dont on ignore encore s'il sera prononcé cas-èr-ne, ka-zern ou (ce que l'on souhaite ardemment) un son qui n'existe pas dans la phonétique française. Les candidats à ce label devront prouver par A+B qu'ils disposent d'un minimum de trois ponts fermables, deux avenues en impasse et une capacité hôtelière suffisante pour loger les congressistes du RN sans que ceux-ci aient besoin de se mêler aux habitants qui n'ont pas été mis au courant. Un budget complémentaire de 14 millions (dont la moitié est fléchée vers l'achat d'une nouvelle génération barrières) sera débloqué en loi de finances rectificative, selon une source Bercy contactée par Mediapart et que nous ne nommerons qu'en tant que Bercy. En revanche ce qui reste à trancher (page 41 du référentiel : « Question ouverte ») est la durée maximale d'un couvre-feu appliqué aux moins de quinze ans. Faut-il étendre cette mesure jusqu'aux vingt-cinq ans ? La DGCL a saisi le Conseil national des politiques locales pour avis et rendra une décision avant l'accueil du prochain congrès, prévu — selon un calendrier que personne ne souhaite publier publiquement mais qui figure en annexe 7 (page 45) sous la mention « à confirmer ».

Reste qu'à Orléans même le référentiel est déjà appliqué avec une rigueur quasi chirurgicale. Le pont George-Pompidou, fermé depuis trois semaines pour travaux de maintenance non programmés selon un communiqué du conseil départemental (page 2 : « Nous ne savons pas ce que c'est »), empêche physiquement l'accès à la zone interdite par le côté nord et force les manifestants potentiels — qui n'ont d'ailleurs plus lieu d'être puisque tout est sécurisé selon notre source préfectorale anonymisée depuis trois mois (elle a changé de nom, elle s'appelle désormais Madame Y) — un détour à pied estimé en 73 minutes pour rejoindre le point où ils pourraient théoriquement manifester leur désaccord. Un habitant du quartier des Aulnes contacté par Mediapart confie :*.