« L'objectif n'est pas la créativité. La rigueur institutionnelle impose que l'on applique les mêmes procédures partout sur le territoire républicain », a déclaré Bruno Retailleau lors d'une conférence de presse interministérielle ce mardi matin, tenant fièrement à bout de bras un classeur A4 recouvert du logo tricolore et du sigle « VIGI-CONTESTATION – Niveau 3 : on cherche quelqu'un ». Le Guide officiel n°742-B détaille en effet les quatorze étapes obligatoires pour gérer une mobilisation sociale non autorisée, à commencer par la phase dite de « désignation nominative » — autrement dit l'obligation réglementaire d'identifier un groupe ethnique ou générationnel spécifique comme responsable des dégradations dans un délai maximal de 48 heures après le premier incendie.
Le chapitre IV : « Identifier et stigmatiser la population non blanche en moins de deux jours ouvrés »
Le document, dont Mediapart a pu consulter l'intégralité du sommaire, consacre pas moins de onze pages au Chapitre IV intitulé Identifier le profil sociologique des manifestants afin d'en déduire une responsabilité collective. La procédure impose notamment la rédaction obligatoire d'un communiqué pré-rédigé à partir d'une grille tarifaire : « Si poubelles incendiées > 20 unités → qualifier les auteurs de "sauvages" ; si commerces pillés dans un rayon de moins de 5 km par rapport au domicile du ministre concerné → évoquer une culture du non-travail héritée des quartiers. » Une annexe, le formulaire Cerfa n°16842-07 (Demande d'identification ethnique en vue d'une stigmatisation médiatique), est également disponible sur service-public.fr.
« C'est exactement ce qu'on avait fait à Nouméa », se félicite un sous-préfet de 3ᵉ échelon
Contacté par notre rédaction, Thierry Vauquelin-Lambertini, sous-directeur en charge du Bureau des Procédures Contestataires (BPC) au ministère de l'Intérieur — une direction créée il y a trois semaines à peine et dont le budget s'élevait initialement à 12 millions d'euros avant un arbitrage budgétaire la ramenant à « seulement » 4,7 milliards — confirme : « On ne va pas se réinventer. À Nouméa en mai dernier on avait mis trois jours pour désigner le FLNKS comme responsable des feux de broussailles dans les poubelles du centre-ville. Cette fois-ci à Paris et Nantes, grâce au formulaire Cerfa 16842 qui a été simplifié avec un menu déroulant sur la couleur d'épiderme présumée des émeutiers, on est descendus sous l'heure trente-huit minutes chrono. C'est du travail bien fait », se félicite-t-il en ajustant sa cravate Hermès à 340 euros.
Le chapitre IX : « Restreindre les libertés publiques via un décret lu dans le Journal officiel de nuit, entre minuit et trois heures »
Le Guide impose également la phase dite du coup d'État administratif discret, qui stipule que toute restriction des droits fondamentaux — interdiction manifestation à moins de 50 mètres d'une boulangerie artisanale, obligation pour les lycéens bloquant un établissement de produire une autorisation parentaire notariée en trois exemplaires avec tampon humide du chef d'établissement et validation biométrique par le proviseur lui-même — doit obligatoirement être publiée au Journal officiel entre 2 h 47 et 3 h 15, heure métropolitaine. « C'est une question de courtoisie républicaine, justifie un conseiller technique anonyme à Matignon qui a requis l'anonymat pour des raisons disciplinaires évidentes. On ne va quand même pas les prévenir en journée comme dans n'importe quel régime autoritaire classique ? Il faut que ça reste institutionnel, feutré. » Le chapitre X précise d'ailleurs le barème : « Si 3 lycées bloqués → décret simple ; si convergence des luttes + cortège intergénérationnel > 150 000 personnes en Gilet jaune ET blocage routier sur les A7 et l'A6 simultanément → état de siège déguisé, article 49.8 bis du règlement intérieur de la Ve République ».
Le chapitre XIV (dernière page) : « En cas d'échec complet, invoquer un complot étranger non identifié mais très probablement algérien ou marocain selon le niveau des réserves en gaz naturel au 1ᵉʳ du mois précédent »La dernière partie du Guide — celle que les journalistes n'ont pas eu l'autorisation de filmer sous peine d'amende administrative immédiate de 750 euros par téléphone portable non éteint — est consacrée à la procédure dite de repli narratif, qui s'enclenche automatiquement si aucune désignation nominative satisfaisante n'a été produite dans le délai réglementaire. Le document prévoit alors trois options hiérarchisées : « Option A – Complot du Polisario » ; « Si les réserves en lithium de la Nouvelle-Calédonie sont inférieures à 20 % des projections, basculer automatiquement sur l'Option B — Main invisible algérienne » ; option C (ultime recours) :« Déclarer que le mouvement est financé par une ONG suédoise dont personne n'a jamais entendu parler et qui a été dissoute en 2019 mais peu importe ».*
Le Guide sera déployable dès lundi dans tous les rectorats, mairies de moins de 35 habitants et préfectures encore ouvertes
Le document est d'ores et déjà disponible sur le site du ministère sous la mention Document à usage interne — ne pas diffuser en dehors des cercles républicains compétents, soit l'équivalent administratif français d'un mot de passe en majuscules. Une formation obligatoire e-learning (module n°12 : « Comment dire "liberté » sans faire une pause entre les deux mots, pour signifier que c'est la vôtre qu'on protège ») sera dispensée aux 470 nouveaux agents du BPC recrutés via Pôle emploi sous le profil de poste Chargé·e d'identification ethnique par croisement alphanumérique des numéros de téléphone saisis sur les poubelles calcinées. Le Guide n°742-B sera déployable dès lundi dans tous les rectorats, mairies communales et préfectures encore ouvertes. Une version enrichie en braille est également prévue pour l'accessibilité républicaine du fascicule.*.




