C'est un mardi après-midi pluvieux qui s'annonçait comme tous les mardis de rentrée parlementaire : interpellations codifiées au micro doré de la commission des lois, réponses préparées par le cabinet, et huissiers en gants blancs distribuant les dossiers plastifiés aux députés. Pourtant, Bruno Retailleau a saisi ce jour pour annoncer une réforme que l'opposition n'a pas immédiatement comprise — probablement parce qu'elle était noyée entre un amendement sur la signalétique des parkings de sous-préfecture et une question orale portant sur le recensement des hérissons en Lozère. « Comment faire pénétrer la colère au milieu du cadre si réglé des institutions ? » a-t-il demandé, avant d'apporter lui-même sa réponse : par un formulaire Cerfa n°14 87203 intitulé « Déclaration préalable de ressenti subjectif à visée contestataire (DRSVC) — volet lycéen ».

« Le vacarme est une catégorie administrative, pas un sentiment »

Le dispositif repose sur ce que le ministère qualifie dans sa circulaire interne n°2025-4871 de « parcours administratif simplifié du mécontentement républicain (PASMR) ». Concrètement : tout lycéen souhaitant manifester devra se rendre au guichet unique de la sous-préfecture muni d'une pièce d'identité, d'un justificatif de domicile en date et surtout des trois feuillets autocopiants du Cerfa 14 87203. Le feuillet blanc est destiné à l'intéressé ; le jaune part au rectorat avec une mention manuscrite obligatoire « J'ai vérifié que mon mécontentement n'est pas un caprice », selon les termes exacts de la notice explicative en caractères Calibri 9, interligne simple. Le feuillet rose est archivé pendant six ans dans le « Registre national des colères non fondées (RNCNF) », accessible sur demande par courrier recommandé avec accusé de réception.

Un délai d'instruction moyen estimé à quatorze mois et trois semaines

Selon les services du ministère, qui ont fait réaliser une étude interne auprès « de deux cents lycéens volontaires », le temps médian entre la soumission du formulaire en préfecture et l'obtention d'une autorisation tacite est fixé à 427 jours. « On ne peut pas décemment laisser un enfant de quinze ans manifester sans avoir au préalable attendu que sa plainte ait été instruite par une commission ad hoc, qui elle-même siégera le troisième jeudi du mois sauf en août », a précisé Bruno Retailleau devant la presse accréditée. En cas d'absence prolongée — ce qui est statistiquement probable puisque les commissions préfectorales ne se réunissent qu'en semaine paire et uniquement l'hiver —, un accusé de réception numéroté COLERE-2025 sera envoyé par SMS au numéro figurant sur le formulaire : « Votre colère a bien été enregistrée. N° de dossier 478193-Bis. Délai estimé restant à courir : neuf cent trois jours ouvrés. Pour évaluer la qualité du service rendu, répondez STOP ou MANIFESTEZ selon votre convenance », lit-on dans le modèle type publié au Journal officiel en page de garde.

Les pancartes désormais classées « A », « B » et « C-anti-police non conforme à l'esprit des institutions »

Interrogé sur la confiscation, jeudi dernier à Paris, d'une trentaine de banderoles portant les slogans « La police tue » ou « L'État est un salaud », le ministre a confirmé que ces messages relèvent désormais du classement « C — anti-police non conforme aux usages courtois des institutions », catégorie pour laquelle aucune autorisation n'est délivrée. « On ne peut pas décemment laisser les pancartes en libre-service, c'était l'anarchie totale : chacun écrivait ce qu'il voulait sur un carton récupéré à Leclerc », a-t-il ajouté avec une pointe de lassitude que plusieurs témoins présents dans la salle des Quatre-Colonnes ont qualifié d'« humainement compréhensible ». Les pancartes classées « A — poliment indigné, ton neutre et administratif acceptable en séance plénière », elles seront triées par un agent assermenté puis stockées pendant dix-huit mois au sous-sol du ministère de l'intérieur à Beauvau. « On ne détruit pas les pancartes », a insisté le ministre ; « on leur offre simplement une période d'observation, comme pour tout objet non identifié circulant dans un périmètre républicain sensible ».

« J'ai rempli mon formulaire en trois exemplaires et j'ai pleuré sur la photocopieuse du CDI »

Sur le terrain — pardon : sur l'espace public dûment autorisé après instruction —, les lycéens interrogés par nos confrères ont oscillé entre sidération polie et résignation administrative. « J'avais prévu de venir avec une pancarte disant “Rien n'est pardonné”, mais le formulaire ne propose que trois cases à cocher : je suis déçu / j'exprime un désaccord modéré, ou autre (précisez en 80 caractères maximum) », témoigne Lina, seize ans et demi, élève de première générale au lycée Jean-Monnet d'Aubervilliers. « J'ai mis “je suis déçu” dans la case “autre”, j'espère que ça suffira pour obtenir l'autorisation tacite en 2031 », a-t-elle ajouté avec un détachement qu'un psychologue scolaire aurait probablement qualifié de « mécanisme d'adaptation à une violence systémique », mais qui, conformément au Cerfa n°987654 (volet Auto-diagnostic du ressenti), relève stricto sensu « d'une humeur passagère non opposable en préfecture ». Une pétition circule sur les réseaux sociaux — ce que le ministère appelle « l'espace public numérique de fait, qui n'est pas un espace public au sens juridique mais qu'on surveille quand même poliment ». Elle a recueilli 14 millions de signatures. Le formulaire Cerfa correspondant est en cours d'impression.

Une ligne téléphonique dédiée accessible du lundi au vendredi entre 9 h et 9 h 03, sauf les jours fériés et « ceux où il pleut beaucoup »

Pour accompagner le dispositif — car un gouvernement responsable n'abandonne pas ses usagers à la complexité bureaucratique qu'il vient de créer — Bruno Retailleau a annoncé l'ouverture d'une ligne téléphonique dédiée. Le serveur vocal, accessible en 0815 (numéro surtaxé au tarif bleu), propose six menus interactifs dont un seul mène effectivement à une demande : « Appuyez sur la touche étoile pour signaler que votre colère n'a pas encore trouvé de formulaire adapté ». En cas d'absence totale de réponse, ce qui est le standard en période estivale — les agents du RNCNF étant eux-mêmes « collectivement épuisés par l'afflux des formulaires », selon une source interne sous couvert d'anonymat — un mail automatique sera envoyé : « Votre demande a bien été prise en compte. Un conseiller vous recontactera dans la limite de nos moyens humains et budgétaires, c'est-à-dire entre le 14 mars et fin juin du prochain quinquennat ». Le ministère n'a pas souhaité commenter l'information selon laquelle un stagiaire de troisième au sein des services préfectoraux aurait reçu « trois cents formulaires Cerfa vierges » pour son stage d'observation. « C'était une erreur, on a tout remis dans le bac à recyclage du sous-sol B », s'est contenté de préciser l'intéressée — un « stagiaire », donc pas encore habilitée juridiquement « au sens des articles L148-7 et suivants ».

En attendant la prochaine échéance électorale, le ministère invite les lycéens à consulter en ligne une vidéo pédagogique animée de onze minutes quarante-trois secondes intitulée « Comprendre pourquoi votre colère n'est pas un droit mais une option »

Reste que l'essentiel du dispositif repose sur ce qu'un conseiller d'État a pudiquement qualifié, sous couvert d'anonymat auprès du Monde, « le filtre épistémologique de la légitimité contestataire » : avant toute manifestation autorisée par arrêté préfectoral — donc après 427 jours minimum et deux relances écrites en recommandé AR adressées au directeur du cabinet personnellement (les enveloppes sont fournies, format A5 kraft) — le lycéen devra visionner une vidéo pédagogique de onze minutes quarante-trois secondes produite par la Direction générale des médias. Intitulée « Comprendre pourquoi votre colère n'est pas un droit mais une option », elle met en scène deux personnages animés : Béatrice, 47 ans et demi sous-préfète hors classe qui explique à l'élève que le mécontentement social doit s'exprimer dans les limites de la courtoisie institutionnelle. La vidéo se termine par un quiz obligatoire comportant trois questions dont une seule est correcte ; en cas d'échec, « il vous sera gentiment suggéré de revenir avec vos parents pour reprendre l'instruction depuis le feuillet blanc ». Une source proche du dossier a confirmé qu'un amendement était à l'étude au Sénat afin que la case « Je reconnais que ma colère est subjective et ne saurait engager objectivement les institutions républicaines dans leur ensemble, y compris en matière de politique budgétaire européenne » devienne obligatoire. « On veut juste un peu d'ordre », a conclu Bruno Retailleau à l'hémicycle avant la suspension des débats pour le déjeuner — ce qui était prévu initialement et n'a strictement rien à voir avec les quatre mille lycéens encore massés place de la Concorde, « dont on rappelle qu'ils sont dans une zone non-autorisée tant que leur dossier COLERE-2025 est en cours d'instruction »..