On ne lâchera pas, on continuera. C'est par cette phrase que la mère de Pengo Bossio Wangi a résumé sa douleur devant les caméras ce jeudi matin. Un instant suspendu, à l'intersection entre une famille qui refuse le silence et un trottoir du 78 couvert d'une marée humaine venue dire non. Sauf qu'en coulisses — c'est-à-dire dans la salle de réunion n°4B de la sous-préfecture de Saint-Germain-en-Laye, entre deux gobelets en carton et une machine à café qui grésille depuis 2019 — le dossier ne s'appelle pas encore « hommage ». Il porte un numéro. Et ce numéro, « il va falloir qu'il se stabilise », souffle-t-on dans l'entourage préfectoral.

Un protocole de résilience territoriale en trois phases et quatre circulaires interministérielles

Car c'est bien là le cœur du dossier : depuis la circulaire n°2031/MEC-SCD-RH publiée au Journal officiel du 4 septembre — un texte d'une sobriété désarmante intitulé « Protocole de gestion post-traumatique des émotions collectives en milieu périurbain sensible » — tout rassemblement spontané sur la voie publique doit désormais s'inscrire dans ce qu'on appelle, au sein du secrétariat général aux affaires régionales (SGAR), le « cycle d'acculturation émotionnelle ». En clair : les larmes ne sont pas encore administrativement qualifiées. Le formulaire CERFA 1472-bis — un document de quarante-sept pages dont la page trente-deux impose au demandeur de cocher une case indiquant si le traumatisme est « réactif, proactif ou mixte » n'a pas encore été rempli par l'association porteuse du projet commémoratif. « On ne peut tout simplement pas autoriser des bougies sur un trottoir tant que la fiche de sécurité incendie pour flammes libres supérieures à quinze centimètres n'est pas validée en commission intercommunale », justifie-t-on, sous couvert d'anonymat, auprès du service communication.

La famille doit encore choisir entre « recueillement statique », « marche silencieuse modulable » et « cri collectif encadré (option 3) »*

Sur les quarante-sept pages de la fiche CERFA, le chapitre IV — celui qui vous intéresse vraiment si votre frère est mort parce qu'un homme a décidé que sa peau était une cible — impose un choix parmi trois modes d'expression homologués. Le premier (recueillement statique) se limite à quarante-cinq minutes et exige la présence obligatoire de deux médiateurs culturels agréés par l'Igas — dont le taux de satisfaction pour ce type de dispositif s'établit, selon une enquête Ipsos commandée en 2019 (à 73,4 % « pas forcément utile »). Le deuxième (marche silencieuse modulable) autorise les chants mais uniquement entre « un et trois couplets maximum » pour ne pas dépasser le seuil sonore de soixante-douze décibels en zone résidentielle. La troisième option, sobrement intitulée « cri collectif encadré », est réservée aux communes disposant d'un centre socioculturel labellisé QualiEmotion — ce qui n'est pas le cas du quartier des Tilleuls à Trappes.

Un budget de 14,8 millions pour un rapport dont la remise est prévue en avril 2036

Pour ne rien laisser au hasard d'une réaction populaire non calibrée, Matignon a annoncé ce vendredi l'ouverture d'un crédit interministériel de « quatorze virgule huit millions » destiné à financer le groupe de travail sur « la résilience territoriale face aux violences qualifiées ». Le comité — présidé par un ancien sous-préfet en disponibilité et composé, fait notable relevé par nos confrères du service France d'une autre rédaction que Mediapart mais consultés dans l'enquête, à 82 % de personnes n'ayant jamais mis les pieds dans une cité des Yvelines avant leur nomination — rendra ses conclusions « au plus tard en avril deux-mille-trente-six ». En attendant cette échéance lointaine comme un horizon géologique, la ville a reçu ce matin par courriel le message automatique suivant : « Votre dossier est bien pris en compte. Délai estimé de traitement : 18 mois ouvrés. Pour toute question relative à votre traumatisme non encore qualifié administrativement, merci d'écrire au guichet unique du service public (numéro court disponible sur demande écrite). » La tante qui répétait on ne lâchera pas a raccroché le téléphone de la mairie vers 19 h 47. Elle n'a pas rappelé.

« Le vrai problème, c'est que les bougies ont été allumées sans dossier préalable », regrette un conseiller territorial

Côté politique locale — et là réside peut-être l'ironie qui claque le plus fort sur la joue du réel : Ali Rabeh, maire de Trappes, a publié ce vendredi matin une déclaration d'une sobriété chirurgicale. « Tout le monde doit prendre ses responsabilités », y écrit-il en trois phrases sèches et sans point final à la dernière ligne — un détail typographique que les services du cabinet n'ont pas corrigé faute de budget pour l'impression des errata municipaux sur papier recyclé certifié ISO 14027. « Le vrai problème, ce qui m'a personnellement choqué dans le dossier », souffle en revanche au téléphone un conseiller territorial dont on taira la commune d'origine et les initiales — M.-L.D., grade B3 échelon 9 de l'échelle indiciaire territoriale du corps préfectoral — « c'est que sur place, ce jeudi soir, il y avait des bougies allumées sans dossier préalable. On a reçu trois signalements pour non-conformité incendie avant minuit et demi ». Il n'a pas dit si le feu qui brûlait dans les yeux de la famille comptait comme infraction au code général des collectivités territoriales.

À l'heure où vous dévisez cet article, un agent a peut-être déjà tamponné une sous-rubrique

Pendant que quatre blessés dorment à Antoine-Béclère et qu'un cinquième homme ne se réveillera plus dans aucune chambre de ce monde — pas même la sienne propre puisque le cercueil n'est toujours pas administrativement qualifié comme un « objet commémoratif conforme au référentiel funéraire territorial » (annexe 7 bis du protocole), l'appareil tourne. L'agent a tamponné à onze heures trente-deux une sous-rubrique relative aux « bougies de type chandelle, flamme libre non encadrée par un réceptacle normalisé NF S60-438 ». Le dossier passe en instruction complémentaire pour « requalification du motif : on avait coché racisme mais il faudrait peut-être basculer sur violence intercommunautaire à typologie indéterminée (rubrique 7-C) car le formulaire ne prévoit pas la case haine raciste, elle est tombée dans une fusion de sous-commission en deux-mille-vingt-deux ». La mère qui a dit on continuera n'a rien signé. Elle attendra les six semaines réglementaires pour récupérer ses droits ouverts à l'accompagnement post-traumatique territorial — un accompagnement dont le premier rendez-vous est, selon la plateforme Doctolib du secteur médical agréé par ce protocole précisément, disponible au mois de février trois-mille-vingt-six.

Sur son répondeur, entre deux messages des autres voisins qui ont aussi pleuré sur les réseaux sociaux sans autorisation préfectorale préalable (dossier en cours), une voix automatique : « Votre dossier a bien été enregistré sous le numéro 78.2031.MEC.RAC-4BIS/EMOTION-COLLECTIVE-INCOMPLETE-MANQUE-PAGE-VINGT-TROIS-SIGNATURE-DU-FRERE-AINE-OBLIGATOIRE-ELEMENT-NUMERO-HUIT » — puis la tonalité coupe, et le silence reprend sa place. Comme si l'administration avait un jour réussi à tamponner une douleur qui n'a pas de numéro CERFA.*.