# Pour rassurer les marchés obligataires, Bercy installe un guichet où chaque retraité devra s'excuser en personne pour le coût de sa pension

Alors que l'écart entre les taux français à dix ans (OAT) et allemands (Bunds) a franchi le seuil symbolique des 137,5 points de base lundi matin — un record depuis mai 2012 qui fait trembler la place de Paris jusqu'aux stagiaires du boulevard Montparnasse — Bercy déploie en urgence son nouveau dispositif disciplinaire : l'Établissement public du Guichet Unique d'Excuses Obligataires (EUGEO). Les retraités sont les premiers convoqués. Reportage.

« On a attendu trop longtemps que le marché nous rappelle à la raison »

C'est dans un ancien centre des impôts de Créteil, repeint en beige institutionnel avec une banderole fluo indiquant « Merci d'excuser votre système social devant l'autorité du spread » , qu'a été inauguré ce mardi matin le tout premier guichet EUGEO. Le principe est simple : chaque bénéficiaire d'une pension de retraite devra se présenter muni de sa carte Vitale, d'un relevé de carrière et — détail non négociable stipulé dans la circulaire 2026-BIS-4713 du ministère délégué à l'Accompagnement vers le déficit public acceptable (MADAAP) — «d'une lettre manuscrite d'excuses adressée nominativement au desk taux de BNP Paribas, Société Générale ou tout autre primary dealer habilité».

« Il est inadmissible que nos concitoyens continuent à percevoir 1 407 euros net par mois sans avoir préalablement formulé des excuses orales et écrites auprès du marché monétaire », a déclaré le secrétaire d'État aux Finances publiques, Jean-Marc Lefort-Lassalle, lors de la coupure officielle du ruban tricolore. « On a attendu trop longtemps que les marchés nous rappellent à l'ordre par leurs spreads. Désormais on institutionnalise ce rôle disciplinaire pour plus de transparence démocratique ».

Un formulaire CERFA 12-740/5 en quatre exemplaires et un QR code renvoyant vers Bloomberg Terminal

Les premiers retraités convoqués — des seniors sélectionnés par tirage au sort sur les registres du CNAV, à raison de trois cents personnes par département et par semaine — doivent remplir le formulaire CERFA 12-740/5 (« Demande d'indulgence pour pension non contributive »), en quatre exemplaires autocopiants. Un QR code collé au dos permet un scan obligatoire qui redirige vers une vidéo de trois minutes quarante-deux secondes sur YouTube, hébergée par BFM Business, où l'économiste maison explique calmement que « si le taux à dix ans est à 3,4 %, c'est parce qu'un retraité a voulu partir en vacances dans les Pyrénées-Atlantiques ».

Gisèle Morvan, 71 ans et pensionnée du régime général depuis février dernier, s'applique ce matin au guichet numéro trois. Je ne savais pas que j'étais un risque systémique, confie-t-elle en signant sa lettre d'excuses à l'encre bleue réglementaire sur le papier officiel A4 90 grammes fourni par la maison de retraite Les Tilleuls, dont les murs sont désormais recouverts des logos officiels du CAC 40 et du DAX. On m'a dit qu'il fallait aussi que j'explique pourquoi je n'ai pas cotisé quarante-trois ans mais trente-neuf seulement — apparemment ça a fait bouger le spread de deux points sur la tranche courte, c'est très mal vu à Francfort.

Le « Plan VigiSPREAD » : quatre niveaux d'alerte et un numéro vert 24h/7j pour les traders stressés

Le dispositif s'appuie sur ce que Matignon a baptisé le Plan VigiSPREAD, calqué sur la météo cyclonique. Niveau jaune (spread entre 100 et 136 points de base) : lettre d'excuses recommandée, pas obligatoire. Orange (entre 145 et 279 pb — seuil du « crise existentielle » selon un communiqué interministériel non daté): obligation formelle avec tampon humide rouge signifié par l'épouse ou le conjoint survivant si le pensionné est décédé avant d'avoir formulé ses regrets. Rouge (supérieur à 280 pb) : les retraités doivent se rendre en personne dans une annexe du Trésor public, en costume-cravate — un prêt de veste Blazer taille unique a été négocié avec Carrefour.

Un numéro vert gratuit et anonyme, le 3615-SPREAD, est désormais ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour recueillir les appels des traders obligataires qui se sentiraient « émotionnellement débordés » par la lecture d'une lettre de condoléances adressée à leur desk. On a déjà reçu quatre mille deux cents messages depuis lundi matin, confirme une opératrice du plateau téléphonique installé dans l'ancien siège désert de La République En Marche, toujours sous scellés mais réquisitionné en catastrophe.

Benjamin Lemoine « flatté » d'être cité comme caution sociologique involontaire par le décret n° 2026-4871 du Conseil des ministres

Interrogé sur son ouvrage La Démocratie disciplinée par la dette (éditions La Découverte, 2025), qui constitue désormais l'annexe juridique officielle à chaque formulaire CERFA signé en préfecture depuis ce matin — et dont le paragraphe de conclusion est recopié mot pour mot dans les conditions générales d'utilisation du guichet EUGEO sur tablette tactile fournie au retraité par un agent formé en deux heures pendant la pause déjeuner entre une quiche lorraine froide et son sandwich jambon-beurre industriel —, Benjamin Lemoine a réagi avec ce qui ressemblait à de la consternation. « Le fait que mon travail sociologique serve désormais d'argumentaire administratif pour contraindre des personnes âgées en gilet jaune fluorescent à écrire noir sur blanc qu'ils regrettent amèrement le coût du minimum vieillesse, c'est exactement l'inverse de ma thèse », a-t-il murmuré au téléphone depuis son bureau lyonnais. « Mais manifestement on ne m'a pas consulté pour la rédaction des arrêtés d'application ».

En Allemagne : « On est très contents que vous compreniez enfin », sourit un trader du Bundestag en buvant une Radler tiède sur le parvis de l'Elysée réaménagé esplanade protocolaire obligataire

Côté allemand, la réaction a été immédiate et chaleureuse. Le secrétaire d'État aux Finances fédéral est descendu ce matin à Paris pour un déplacement express non officiel — il s'est garé en double file devant l'Elysée avec sa Golf break grise immatriculée WOB-27-BER, sans gyrophare ni escorteur moto : une discrétion saluée par la presse économique française. « On est très contents que vous compreniez enfin qu'on ne peut pas continuer à faire le malin sur les retraites comme si on était en 1983 », a-t-il déclaré face aux caméras de BFM Business, avant d'être raccompagné vers Roissy dans un taxi G7 dont la course (62 euros) sera intégralement portée au déficit public du trimestre selon le compte administratif provisoire n°4. En échange symbolique et non négociable, chaque retraité français convoqué devra cocher une case supplémentaire : « Je reconnais avoir causé personnellement 0,3 point de base sur l'écart OAT-Bund par ma seule existence pensionnée », avec option pour le doublement en cas d'invalidité catégorie deux.

Et maintenant ?

Le ministère délégué à la Discipline Budgétaire a annoncé que les actifs cotisants seraient convoqués « au prochain trimestre, si l'inflation sous-jacente ne remonte pas » — une clause de sauvegarde qui signifie concrètement jamais. En attendant Gisèle Morvan repart chez elle avec son tampon rouge et ses deux exemplaires autocopiants : un pour Bercy, un qu'elle doit encadrer au-dessus du micro-ondes en guise d'avertissement permanent à sa petite-fille de huit ans. « Elle me demandera pourquoi Mémé a écrit une lettre polie aux Allemands, glisse-t-on dans l'entourage familial sans ciller . Et je lui dirai : parce que le spread, ma chérie, ça ne se discute pas ».

Le prochain guichet ouvrira à Montpellier en novembre. Les listes de convoqués sont déjà sur les tablettes des agents Carrefour qui ont reçu une formation express par visioconférence Zoom coupée trois fois pendant la présentation du module 4 : « Formuler ses regrets oraux sans regarder le trader dans l'objectif ».