# « Pour que sa colère soit reconnue comme légitime par l'État, il faut maintenant remplir le CERFA n°1472-Bis en trois exemplaires »
Une nouvelle catégorie statistique pour les non-invisibles devenus trop visibles
Depuis lundi matin, la Direction générale du Recensement des Colères Autorisées (DGRC) a publié au Journal officiel un arrêté interministériel créant une toute nouvelle nomenclature INSEE : le code 47.2 « Ressenti subjectif d'injustice non pré-enregistré ». L'objectif affiché par Matignon est clair : « On ne peut pas laisser des populations invisibles depuis quarante ans débarquer dans les cortèges du samedi sans avoir au préalable déposé une déclaration de colère en mairie, accompagnée d'un justificatif de domicile et d'une attestation sur l'honneur signant que la rage ressentie n'est ni contagieuse ni à caractère subversif », a expliqué le porte-parole du gouvernement lors d'un point presse tenu devant un fond vert affichant les mots « Transition apaisementnelle en cours ».
Le chercheur Charif Elalaoui, sociologue au CNRS et spécialiste des Gilets jaunes qui avait pourtant alerté sur l'émergence de cette jeunesse mobilisée dans ses trois articles d'opinion publiés entre 2019 et 2025, a été contacté par le ministère pour « faire partie du comité scientifique chargé de définir les seuils en dessous desquels une colère est considérée comme statistiquement négligeable ». Il aurait refusé. Son courrier postal n'a pas encore atteint son destinataire.
« J'ai mis six mois à avoir un rendez-vous, et là on me dit que ma rage ne rentre dans aucune case du formulaire »
À Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Karim, 23 ans, agent d'entretien qui a « simplement eu l'idée saugrenue de se sentir en colère après la fermeture de trois MJC sur cinq » au cours des dix-huit derniers mois, raconte son parcours administratif. « J'ai pris rendez-vous à la préfecture pour enregistrer ma plainte émotionnelle auprès du guichet unique "Colère & Ressenti". On m'a demandé mon avis d'imposition 2019-2024, un extrait de casier judiciaire vierge sur les vingt dernières années et surtout une lettre manuscrite expliquant pourquoi j'estime que ma colère mérite l'attention républicaine », détaille-t-il en montrant du doigt le tampon « DOSSIER EN COURS – COLÈRE NON QUALIFIÉE » apposé sur sa chemise cartonnée.
Son voisin d'immeuble, Youssef, 31 ans et intérimaire chez Amazon à Roissy, a lui été débouté au motif que « le formulaire Cerfa n°2087-C (demande de reconnaissance collective du ras-le-bol) était rempli en majuscules alors qu'il aurait dû être saisi via la plateforme APOCALYPS-E ». Il envisage un recours auprès du tribunal administratif, mais on lui a précisé que le délai moyen d'instruction est désormais estimé à « entre 4 et 7 ans selon l'intensité de votre ras-le-bol déclaré au champ B.3 ».
Le CNRS débloque une enveloppe « historique » pour étudier la colère autorisée par formulaire en ligne uniquement (depuis un ordinateur)
Le laboratoire Espaces et sociétés, qui héberge Charif Elalaoui depuis 2017, a obtenu du ministère de l'Enseignement supérieur le financement d'un programme pluriannuel intitulé « OBSÈQUE : Observation Structurée des Émotions Quotidiennes Enregistrées via un Formulaire Obligatoire en ligne ». Les crédits s'élèvent à 230 euros par an, soit moins que la facture de chauffage annuelle du laboratoire. Le projet prévoit notamment l'embauche d'un doctorant chargé « exclusivement » de vérifier si les CERFA n°1472-Bis sont bien tamponnés avant transmission aux forces mobiles.
« Ce qui est fascinant dans le dispositif, c'est qu'il fonctionne sur un principe que nous connaissons tous : on vous rend visible uniquement à condition d'avoir rempli la bonne case. Une colère non-cerfifiée reste une invisibilité légale », analyse avec gravité Charif Elalaoui lors de sa soutenance publique devant quinze personnes dont trois stagiaires et le concierge du CNRS qui était passé « juste pour vérifier si c'était bien ici qu'on distribuait les formulaires d'incompréhension des charges locatives ».
En face, la préfecture a ouvert un numéro vert « Calme » : 08.12.colère-non-autorisée (appel surtaxé)
Le ministère de l'Intérieur communique depuis mercredi matin sur une « ligne d'accueil et d'écrêtage émotionnel » fonctionnant du lundi au vendredi, entre 9 h et 17 h hors week-end fériés. L'appel est facturé 0,85 euro la minute depuis un poste fixe en France métropolitaine uniquement (hors outre-mer où le service n'est pas encore déployé faute de « données statistiques suffisantes sur l'invisibilité locale »). Les agents formés ont pour consigne d'orienter les appelants vers « des ateliers collectifs de respiration ventrale » plutôt que vers la moindre négociation sociale.
« On m'a dit qu'il fallait attendre 90 jours calendaires avant toute mobilisation collective et, surtout, ne pas dépasser le seuil réglementaire de sept personnes par blocage lycéen sans autorisation préfectorale. Sinon c'est une contravention de cinquième classe », raconte Inès Bennacer (nom modifié), élève en terminale à Montreuil qui a vu son lycée bloqué « pour un motif non déclaré au registre national des colères légitimes ».
La convergence des luttes désormais conditionnée par une convention collective de l'indignation signée entre les parties prenantes du ras-le-bol
La véritable révolution bureaucratique, c'est la mise en place d'une « Convention Collective Nationale Interprofessionnelle pour le Ras-Le-Bol Convergent » (CCNIRB) qui impose désormais aux Gilets jaunes de signer un accord collectif avec les syndicats lycéens et l'association des riverains exaspérés par les ordures avant tout blocage coordonné. Trois organisations syndicales sur cinq ont refusé d'y apposer leur paraphe, estimant « qu'on ne négocie pas le droit à la colère comme on renégociait un accord de branche pour une usine qui ferme ». La Fonderie de Bretagne a quant à elle été liquidée par le tribunal de commerce sans que personne n'ait eu l'idée saugrenue d'en informer les 244 salariés via Cerfa. Leur colère est donc, juridiquement parlant, inexistante.
Dans un communiqué diffusé sur son compte X (ex-Twitter) à 3 h du matin et supprimé quatre minutes plus tard par l'internaute lui-même avant qu'un journaliste de Mediapart ne fasse une capture d'écran, Patrick Martin a salué « cette avancée majeure pour le dialogue social ». Il n'a pas été possible de confirmer si M. Martin avait rempli son propre CERFA en tant que citoyen concerné par la colère des autres.
Un sondage IFOP révèle que 78 % des Français jugent leur propre ras-le-bol « trop peu qualifié pour être enregistré au registre officiel »
Selon l'enquête publiée ce jeudi dans le Quotidien Administratif de France (tiré à 40 exemplaires, tous archivés), seuls les habitants du XVIIe arrondissement estiment que leur colère « mérite d'être prise en compte sans formulaire supplémentaire » et ont été orientés vers un guichet dédié. La mairie a ouvert une permanence le samedi matin pour « réceptionner les bougonnements de courtoisie ». À Clichy-sous-Bois, Karim attend toujours sa réponse depuis février 2019.




