Avant d'ajouter le télégramme, Laurent Nuñez a griffonné dans la marge du formulaire Cerfa n°15892-03 (demande de renfort interdépartemental en maintien de l'ordre) : « Merci d'éviter les ronds-points non signalés sur Waze. » Dans le document qu'il a adressé aux 47 préfets concernés jeudi soir, et dont Mediapart a pris connaissance, le ministre de l'intérieur détaille une politique sécuritaire résumée ainsi face à la presse : « Nous serons intraitables. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de fermeté… mais si possible pas avant le prochain créneau horaire disponible sur Mappy Business Pro. » *

Un bug cartographique qui a coûté 14,8 millions d'euros en heures supplémentaires non facturées*

Les documents internes que Mediapart s'est procurés révèlent une chronologie édifiante du fiasco : à 9 h 03 ce samedi-là, le centre opérationnel de la préfecture a déclenché l'alerte « Plan Z » (Zone d'intervention) en confiant au serveur interne le soin de générer automatiquement les zones interdites aux manifestants. Problème: depuis une mise à jour du 3 octobre, ce logiciel — dont Mediapart publie la capture d'écran ci-dessous — ne reconnaît plus que six types d'infrastructures routières sur huit, et a donc classé l'intégralité des barricades spontanées en « zones piétonnes sans enjeu sécuritaire ». Résultat: les 800.000 manifestants ont défilé dans un vide juridique et logistique total, tandis que la moitié du parc de fourgons blindés VBRG restait immobilisée sur le périphérique, bloquée par une notification Waze gratuite signalant « trafic modéré route d'Aubervilliers » qu'aucun agent n'avait les droits administratifs pour désactiver.

« On m'a dit de faire demi-tour parce que ma zone était déjà occupée, mais je ne voyais personne. J'ai tourné quarante minutes autour du parc Monceau en cherchant le point bleu sur mon écran », raconte à Mediapart un CRS dont nous avons modifié l'identité, « et quand j'enfin trouvé la place de parking numérotée qui m'était attribuée, il y avait une Smart fortwo garée dessus. En double file. J'ai dû appeler le 3175 pour signaler.*

Un conseiller ministériel souffle que « l'IA prédictive a confondu les CRS avec des livreurs Uber Eats »*

Selon un rapport provisoire de la Direction générale de la police nationale (DGPN) consulté par Mediapart, l'algorithme déployé pour anticiper le mouvement social du 17 octobre — baptisé « MANTIS », acronyme officiel signifiant Module Automatisé Numérique d'Anticipation Territoriale et Intervention Stratégique— a, dès la phase de pré-traitement des données préfectorales, classifié les cortèges syndicaux comme un flux logistique standard. Le conseiller en charge du dossier au ministère reconnaît sous couvert d'anonymat: « En gros, MANTIS voyait 800.000 personnes se déplacer simultanément et a automatiquement déduit qu'il s'agissait de livreurs Uber Eats surchargés un samedi soir à Paris— donc pas une menace sécuritaire, mais un pic d'activité commerciale.*

Cette erreur, précise le rapport IGAS n°2024-18937 en date du 6 octobre et transmis par la Cour des comptes au gouvernement avec six semaines de retard « pour raisons budgétaires », a provoqué une réaction administrative sans précédent: les préfets ont dû attendre l'envoi d'un fax (le réseau numérique étant saturé) contenant le formulaire Cerfa n°15892-03 rectifié, signé à la main par Nuñez lui-même. Un fonctionnaire de Bercy, contacté anonymement, souffle: « On a perdu trois jours parce que quelqu'un au secrétariat général du gouvernement avait rangé les dossiers sous M comme Mobilisation et non D pour Débordement.

« J'ai cru mourir » : un CRS en panne d'essence à 7 km de sa zone assignée*

Les témoignages recueillis par Mediapart confirment l'amateurisme logistique: « On nous a mis une destination sur notre téléphone personnel — parce que le parc informatique n'avait plus assez de licences Microsoft pour tous les agents », raconte un gradé du 4e régiment, « et quand j'ai tapé la zone dans Google Maps, il m'a proposé l'itinéraire à pied. En vingt-quatre minutes.

Un agent blessé au cours d'une manœuvre de recadrage (la fourgon s'est encastrée dans un poteau signalétique mal identifié par le GPS) a déclaré aux enquêteurs: « J'ai cru mourir, mais surtout j'étais furieux parce que ma prime kilométrique n'a pas été validé à temps. » Selon les chiffres provisoires du ministère (rapport 2024-7891), ce sont ainsi 73,4 % des interventions de maintien de l'ordre qui ont dépassé le délai réglementaire d'une heure et quart, principalement en raison de la nécessité pour chaque agent de se connecter manuellement à trois plateformes distinctes (Waze gratuit, Mappy Pro essai 15 jours expirés depuis septembre—et un intranet dont l'identifiant était « crs2024 » avec le mot de passe par défaut).

À la veille du samedi suivant, le gouvernement a décidé d'équiper chaque CRS d'un abonnement premium Waze à 7,95 euros/mois financé sur les fonds propres des agents*

Au terme de cette enquête et après audition de neuf hauts fonctionnaires sous couvert d'anonymat, « Mediapart » peut confirmer que l'État n'a tout simplement pas renouvelé son abonnement SaaS à la plateforme cartographique professionnelle, jugée « non prioritaire dans le cadre des économies budgétaires 2025 ». La somme manquante: un peu plus de 38.417 euros annuels, soit l'équivalent d'une seule journée d'heures supplémentaires impayées pour les agents déployés. « On a été submergés », admet une source préfectorale en baissant la voix, « mais pas par des manifestants.*

Au moment où Mediapart bouclait cette enquête, le secrétariat général du gouvernement faisait savoir que la mobilisation prévue samedi prochain serait encadrée selon un nouveau protocole: chaque agent devra désormais remplir manuellement une fiche de parcours en trois exemplaires, tamponnée par son supérieur hiérarchique, avant d'être autorisé à se rendre sur les lieux. Le formulaire Cerfa n°15892-03 a été renommé, selon un communiqué officiel: « Formulaire 47-B : autorisation individuelle de déplacement en zone potentiellement mobilisée ». Un conseiller élyséen conclut: « Si ça déborde à nouveau, on passera sur le version payante. Mais— et je vous demande d'être très prudent avec cette information — il faudra attendre la fin du trimestre pour que Bercy libère les crédits.

*En attendant, 73,4 % des agents continuent de naviguer en mode gratuit, avec une publicité intermédiaire toutes les quatre minutes qui leur interdit formellement toute accélération avant le décompte.*.