« J'ai dit que c'était raciste et on m'a mis une amende. » La phrase est prononcée d'une voix plate devant le parvis de la mairie de Trappes (Yvelines), ce mardi matin, à l'heure où les bougies du souvenir se consument encore au sol entre deux barrières métalliques dépareillées. Karim B., 41 ans, agent municipal en poste depuis onze ans dans un service technique qui n'a pas eu droit à une seule ligne de communiqué préfectoral ce jour-là, tient son avis d'amende administrative plié en quatre dans la poche intérieure de sa veste. Cent trente-cinq euros. Pour avoir utilisé le mot « raciste » face aux micros tendus par trois chaînes nationales et un reporter local du Courrier des Yvelines, sans l'avoir préalablement déclaré au guichet 7B-ter (bureau interministériel pour la protection inversée de l'expression discriminante), situé, ironie géographique oblige à Trappes même.

Une circulaire en trois tomes et quarante-deux annexes que personne n'a encore ouverte

L'instrument juridique qui a permis cette verbalisation porte un nom qu'on ne peut pas lire sans s'accrocher au bord de la table : circaire interministérielle conjointe Matignon–Intérieur–Outre-Mer-Discrimination-Inversée-Ensemble-n°2047-VI/DIRCOHESION, signifiée en juin dernier, publiée deux semaines plus tard sur le site du Journal officiel dans une annexe PDF de 813 pages que la Cour des comptes a elle-même qualifié d'« illisible mais juridiquement opposable » lors de son rapport public annuel. Le texte dispose noir sur blanc qu'une « qualification non autorisée à caractère discriminant inversé », c'est-à-dire le fait, pour un tiers témoin ou victime indirecte, de nommer une agression par sa nature réelle sans avoir rempli la section 4 du formulaire Cerfa n°1689203 (rubrique « je souhaite signaler à l'État qu'une chose est discriminante »), constitue en soi une atteinte aux droits fondamentaux des personnes porteuses de convictions racistes, qui se verraient ainsi stigmatisées par le seul fait d'être correctement nommées*. Un conseiller ministériel sous couvert d'anonymat a confirmé à Mediapart la logique interne du dispositif : « On ne peut pas demander aux gens qu'on discrimine — car les appelés 'racistes' sont objectivement discriminés quand on leur colle une étiquette, et c'est ça le vivre-ensemble inversé qui protège tout le monde ». Il a ajouté que l'amende passerait à 375 euros en cas de récidive verbale.

La Haute Autorité pour la Neutralisation du Mot « Raciste » auditionnée par erreur au Sénat un jeudi après-midi pluvieux et sans quorum réel

La mesure ne sort pas d'une table rase. Depuis le discours présidentiel sur l'« islamo-gauchisme de seconde main », une doctrine administrative s'est progressivement constituée, relayant la circulaire DILCRAH-2019 vers un régime déclaratif complet : tout signalement oral ou écrit du caractère raciste d'un acte passe désormais par le service centralisé à Matignon (bureau 47bis), qui dispose de quarante-cinq jours ouvrés pour « neutraliser sémantiquement la qualification » avant qu'elle puisse être publiquement proférée. En l'absence de réponse, toute personne citée ou témoin est tenue au silence administratif sous peine d'amende forfaitaire et de saisine du tribunal correctionnel par le parquet antiterroriste inversé — une section créée en 2018 qui poursuit les personnes ayant « contribué à radicaliser un discours déjà extrémisé ».

Le rapport IGAS n°RG-47-B/356, consulté sous conditions d'anonymat intégral par Mediapart et portant sur la première année de mise en œuvre du dispositif (1er juillet 2025 au 30 juin 2026), recense exactement : un taux global de verbalisation à l'infraction « qualification raciste non déclarée » s'élevant à 78,4 % des signalements traités dans les zones urbaines sensibles (ZUS redéfinies en 'zones d'inconfort lexical'), une moyenne nationale qui tombe — détail savoureux souligné par la Cour des comptes page 312 du rapport public annuel — à zéro verbalisation pour un « sexisme non déclaré » ou un validisme mal formulé, faute de formulaire Cerfa dédié dans ces deux domaines. Le document note en annexe que le bureau interministériel ne compte qu'un agent contractuel et une stagiaire d'alternance sur les six mois observés.

Une pétition lancée par la mairie a recueilli 12 signatures, dont celle du chat de l'élu RN local qui dormait à côté de son téléphone portable (selon le registre numérique municipal)

À Trappes même, où cinq personnes blessées et une personne tuée sont toujours en convalescence ou décédées — ce que la presse nationale n'a pas mentionné dans les dépêches du 28 octobre car l'« aspect raciste » de leurs plaies nécessitait « un délai d'instruction sémantique complémentaire », selon le service communication préfectoral. Le maire, contacté par Mediapart via son secrétariat (qui a transmis la demande à une adresse mail générique du type contact-vivre-ensemble@ville-trappes.fr, restée sans réponse depuis 2019), n'a pas souhaité commenter « l'affaire Karim B. », préférant renvoyer vers un communiqué en trois phrases qui se terminait par : « La commune rappelle son attachement indéfectible à la neutralité axiologique des faits, y compris lorsqu'ils sont factuellement ce qu'ils ne devraient peut-être plus être ».

« On n'a pas le droit de dire 'c'est raciste' mais on a l'autorisation tacite d'avoir un rassemblement RN autorisé par arrêté préfectoral devant la mairie », résume une habitante qui vient justement de recevoir son accusé-récépissé Cerfa 16892-03 en recommandé

L'affaire Karim B. n'est pas isolée : les services du ministère ont confirmé à Mediapart qu'au cours des douze derniers mois, 47 verbalisations avaient été dressées pour « qualification discriminante inversée non déclarée » sur le seul territoire de l'ex-région Île-de-France (terme officiellement abandonné en 2019 mais encore utilisé par la plateforme Cerfa). Sur ces quarante-sept cas, trente-neuf concernaient des personnes ayant dit un mot — raciste, ou parfois simplement « islamophobe » — à voix haute dans une file d'attente de pharmacie. Les huit autres portaient sur l'affichage non autorisé du terme en question au dos d'un carton déménagé.

La suite administrative est déjà programmée : la section 7 du formulaire Cerfa n°1689203, qui était resté vide depuis sa création (« rubrique réservée à un futur usage »), vient justement de recevoir son premier arrêté préfectoral. Il autorise désormais les agents assermentés verbalisateurs à ne pas qualifier l'attentat lui-même, en application du principe d'inverse symétrique des droits : puisque la victime n'a plus le droit dire « c'était raciste » sans formulaire, il serait injuste que son agresseur puisse être désigné par ce mot. Karim B., qui a payé ses 135 euros au guichet de Trappes en espèces (le paiement CB étant réservé aux verbalisations supérieures à 200 €), repart avec une dernière question qu'aucun agent n'a su trancher, le formulaire ne prévoyant pas ce cas : « Et si je veux juste dire que c'était grave, sans aucune qualification ? » Réponse du bureau interministériel en date de la veille au soir sur un répondeur vocal consulté par Mediapart (message d'accueil 47bis/DIRCOHESION, horodatage 19h03) : « Le mot 'grave' est actuellement sous instruction. Merci de ne pas l'utiliser avant notification contraire du bureau interministériel pour la protection inversée des adjectifs discriminants non déclarés ».* Karim B. a raccroché le répondeur, plié son avis d'amende en quatre et rangé ses bougies dans un sac plastique à rayures de supermarché.