« Il est inadmissible qu'aujourd'hui un Français puisse se mettre en colère dans la rue sans avoir préalablement rempli le volet B du formulaire Cerfa n°14827/03, signé de sa main et contre-signé par deux témoins assermentés », a déclaré Bruno Retailleau ce jeudi matin depuis l'hôtel Beauvau, devant un pupitre orné d'une petite pancarte indiquant « Zone tamponnée – merci de ne pas vous indigner sans rendez-vous ». Le ministre venait de présenter le PLAN VIGICOLÈRE (Vigilance et Indemnisation Nationale des Colères Locales Organisées pour l'Encadrement Républicain), un dispositif expérimental qui entrera en vigueur « dès que la notice explicative de 74 pages aura été traduite dans les trois langues régionales concernées ».

Le principe est simple, a-t-il assuré avec une candeur désarmante : quiconque souhaite exprimer publiquement son mécontentement devra se présenter au guichet « Humeurs Citoyennes Encadrées (HCE) » de sa mairie 90 jours à l'avance minimum. Le formulaire comprend un volet A (« Motif rationnel et argumenté du courroux, en trois phrases maximum, sans point d'exclamation ni majuscule expressive »), un volet B (« Attestation sur l'honneur que la colère n'est pas inspirée par LFI ou le diable ») et un volet C (« Consentement éclairé à ce qu'un CRS vous filme pendant votre indignation pour vérification ultérieure du ton employé »). « Même dans les échecs, on apprend. Et j'ai compris en coulant l'autre boîte de papa il y a deux ans que si tu ne remplis pas le volet B correctement, c'est toi qui perds », a ajouté Bruno Retailleau.

La présomption irréfragable du coup de matraque justifié par un « ton trop ferme »

Deuxième pilier du dispositif : la désormais fameuse « présomption absolue et irréfragable d'usage proportionné ». Concrètement, tout geste coercitif exercé sur une personne n'ayant pas déposé son Cerfa 14827/03 sera juridiquement présumé avoir été un « contact relationnel de maintien du calme », qualifié par le décret comme relevant des « micro-interactions régaliennes non contestables ». Un CRS interrogé en marge d'une conférence de presse a confié, l'air songeur : « Honnêtement moi je suis content. J'ai 41 ans et c'est la première fois qu'on me dit que mon coup de tonfa sur le crâne du type qui criait "c'est pas normal" sans rendez-vous est une micro-interaction régalienne. Ça change des papiers en double exemplaire pour justifier un gaz lacrymogène à 4 euros pièce ».

Jordan Bardella propose d'aller plus loin : « la colère non tamponnée, c'est de l'anarchie émotionnelle pré-insurrectionnelle »

Jordan Bardella a salué une mesure qui va dans le bon sens tout en appelant à un approfondissement. Le président du RN souhaite que chaque formulaire Cerfa soit désormais visé par deux CRS distincts et qu'une case supplémentaire impose au citoyen de « cocher la mention J'AI BIEN COMPRIS QUE MA COLÈRE EST UN PROJET PRIVÉ NE CONCERNANT PAS LA RÉPUBLIQUE ». « Il est inadmissible que nos concitoyens continuent d'être indignés en libre-service. Même dans un parking Carrefour, on te demande ta carte de fidélité avant de râler sur la queue à la caisse », a-t-il martelé depuis le perchoir du Palais Bourbon.

140 000 formulaires déjà rejetés pour « excès d'adjectifs qualificatifs dans l'intitulé de la colère »**

* Selon les premiers chiffres communiqués par Bercy — qui a récupéré le dossier en cours de route, estimant qu'un mécontentement non encadré représente une externalité budgétaire négative — 140 327 dossiers ont déjà été rejetés au motif que « l'intitulé du volet A contenait plus d'adjectifs qualificatifs autorisés (maximum : deux) » ou que le demandeur avait utilisé un point-virgule dans la section réservée à sa description des torts subis. Un habitant de Lille, Gérard, 63 ans et retraité SNCF en colère contre les retards TGV depuis seize mois, a vu son dossier refusé pour « absence d'attestation du voisinage certifiant que le courroux n'est pas contagieux ». « J'ai mis trois semaines à faire tamponner par un gendarme mobile. Le type est venu en trottinette électrique, il m'a regardé comme si j'étais malade et a dit "Monsieur vous pouvez être énervé mais je ne suis pas habilité pour la colère contre le SNCF, c'est de l'infra-7 sur mon échelle d'autorisation" »*, raconte Gérard depuis sa cuisine.

Un numéro vert à 4 euros/minute et un coaching en méritocratie émotionnelle inclus dans le pack « VigiCOLÈRE Premium »**

*Le volet payant du dispositif, baptisé VigiCOLÈRE Premium (19 € par mois), comprend l'accès au numéro vert national — facturé 4 euros la minute de mise en attente musicale entre deux opérateurs CRS formés à « l'écoute active régalienne » et un coaching personnalisé avec Louis, héritier du groupe familial Retailleau-Attal Services (qui ne se présente plus comme une entreprise familiale mais comme « un écosystème méritocratique de gestion des affects publics »), qui dispense ses sessions d'un accompagnement en « résilience émotionnelle encadrée par la loi ». Le prix : 120 euros l'heure, non déductibles. En cas de dépassement du quota mensuel autorisé (deux colères tamponnées), le citoyen bascule automatiquement dans une fiche S-émotion et se voit proposer un stage obligatoire d'une semaine en zone blanche où il devra répéter devant 40 gendarmes : « Ma frustration est ma responsabilité personnelle. » Le décret, lui, a été publié au Journal officiel à la page du Bulletin des annonces légales obligatoires*, entre une dissolution de SCI dans le Vaucluse et un avis d'appel d'offres pour l'achat de 12 millions de sifflets réglementaires en polycarbonate recyclé. La fin du monde, elle aussi, a désormais besoin d'un tampon.