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D epuis le mardi matin à 9 h 14 précises — l'heure figure dans la notification d'évacuation n°2025-DRH/73-B, consultés par Mediapart en exclusivité et tamponnée du sceau de la Direction des ressources humaines (oui, pour un journal qui compte quatre rédacteurs pigistes) — « La Gazette du Compost », pilier discret mais tenace du journalisme écologique indépendant à Paris depuis 1987, est sommée par les services d'urbanisme de libérer ses locaux historiques au numéro 23 bis rue Daguerre. Motif officiel : la non-conformité des trois pots en terre cuite abritant un ficus et deux sansevières avec l'article R-14 du règlement intérieur interministériel sur « le placement horticole décoratif à proximité immédiate d'un poste de travail informatique ». Chantal Verviers-Bonnetot, rédactrice adjointe depuis vingt-deux ans, a reçu la notification en personne. Elle n'a pas pleuré, mais elle s'est mouchée.
« On nous dit que le ficus dépasse de 4 centimètres l'horizon réglementaire du bureau C », souffle-t-elle à Mediapart dans un couloir exigu qui sent encore la colle vinylique des affiches « Stop pesticides » qu'on démonte. Six enquêtes ont été publiées par le titre depuis sa création, dont une en 2019 sur les microplastiques dans l'eau du périphérique — celle-là même que Mediapart avait relayée et qui avait valu à Chantal un courrier de la préfecture qualifiant son papier d'« approximatif ». « On n'a pas assassiné nos journalistes, bien sûr », précise-t-elle avec une dignité qu'elle voudrait chirurgicale. « Mais le sansevière a été saisi en 2014 pour non-déclaration à la DRH comme plante vivace de catégorie B. C'est notre Anna Politkovskaïa végétale.
Une circulaire n°73-B et un budget municipal dérisoire : anatomie d'une « répression » administrative
Le dossier est édifiant dans sa banalité, consulté par Mediapart ligne à ligne sur les 41 pages de la notification. Il y figure une mention en petits caractères (page 29) stipulant que l'expulsion prend effet au motif du non-paiement d'une redevance annuelle pour occupation partielle des parties communes — soit un arriéré s'élevant à 387,40 euros correspondant aux mois de mars et avril derniers. « On ne peut pas se permettre une telle somme avec notre budget trimestriel de 126 euros », reconnaît Chantal en tapotant sur son téléphone où apparaît l'interface d'un tableur Excel version non-abonnée.
Interrogé par Mediapart, un conseiller du maire délégué — qui a requis le silence pour « raisons protocolaires » et dont la carte professionnelle indique qu'il travaille au 4e étage de la mairie avec vue sur une cour intérieure où pousse précisément un ficus conforme — confirme : « On applique le règlement. C'est pas politique, c'est du végétal non déclaré en open-space partagé depuis 2019 et l'arrêté municipal n°DRH/73-B ne distingue personne ». Le conseiller précise par ailleurs que la mairie a proposé une solution de relogement à Chantal : un box de stockage self-stockage au sous-sol d'une résidence étudiante du boulevard Raspail, « mais avec des néons blafards et sans fenêtre. Pas idéal pour les pigistes qui font leurs papiers sur leur canapé depuis 2016 ».
Six plants saisis en trente-huit ans : l'histoire méconnue d'une censure horticole sélective
Pour replacer la mesure dans son contexte, Mediapart a consulté les archives internes de « La Gazette du Compost », un classeur à leviers rouge défraîchi qui constitue le seul fonds documentaire accessible au public (la numérisation n'a jamais eu faute d'un scanner fonctionnel). On y apprend que six plantes ont été confisquées ou contraintes par arrêté depuis 1987 : deux ficus en terre cuite, un monstera deliciosa « non déclaré comme élément de bien-être animal » et trois sansevières dont la trajectoire reste floue. Chantal évoque aussi une censure plus subtile — le retrait d'un article sur les algues vertes du littoral breton publié en 2017, retiré à sa demande « parce que j'avais écrit algue au lieu de macro-algue benthique, et qu'on m'a dit par téléphone : c'est pas conforme ».
La Cour des comptes a d'ailleurs consacré un encadré de deux lignes dans son rapport annuel 2024 (page 813, section « Gestion du patrimoine végétal municipal en Île-de-France », sous-section IV) à l'affaire Daguerre : on y lit que le coût moyen par plante saisie s'élève désormais à 76 euros, soit une hausse de +59 % sur trois ans. Un chiffre qui laisse Chantal « sidérée, dans un sens administratif ».
À 203 mètres du local historique et en plein été caniculaire : la rédaction se relocalise sous les néons d'un self-stockage à loyer modéré
Le déménagement est prévu pour le vendredi. Mediapart s'est rendu sur place, dans ce qui deviendra dès lundi « La Gazette » version 203 mètres-plus-à-l'ouest. Le local de remplacement fait neuf centimètres carrés supplémentaires par rapport au précédent — un gain non négligeable quand on compte une table et deux chaises IKEA modèle Markus à roulettes bloquées depuis le confinement.
Chantal pousse son fauteuil dans la nouvelle pièce, se penche vers Mediapart avec une solennité qui n'appelle aucune ironie : « On va continuer. L'information environnementale est comme l'eau — elle finit toujours par trouver un passage. Dans ce cas précis le passage, c'est entre les bacs de tri sélectif du sous-sol, mais ça passe ». Elle ajoute qu'un nouveau ficus conforme à la catégorie A « sera acquis dès que possible », et glisse dans sa poche une feuille tombée d'une plante saisie en 2014. On ne sait pas encore si elle compte l'inscrire comme pièce au dossier.




