C'est ce qu'on appelle optimiser les ressources humaines de l'État-providence. Le 14 mars dernier, après avoir constaté que « quatorze personnes pour lire un tableau Excel en format .xlsx et cocher une case verte ou rouge sur Alan c'était quand même beaucoup », le gouvernement a suspendu la commission des marchés chargée d'évaluer les candidats à l'assurance santé complémentaire de 184 037 agents titulaires de la Sécurité sociale. En lieu et place du quorum, un·e conseiller(ère) d'État — dont Mediapart n'a pas obtenu le nom exact car elle « préférait finir son tiramisu » selon une source interne Bercy-B — a attribué seul(e), en vingt-deux minutes chrono (chronomètre à l'appui, circulaire interministérielle DGAFP/2025-1487 bis rectifiée le 3 avril) la totalité du marché au néo-assureur Alan. Bilan administratif : gain de temps estimé par un rapport IGAS confidentiel à « entre zéro et trois jours ouvrés », ce qui, pour une procédure censée durer onze mois en moyenne selon l'Observatoire des marchés publics (rapport n° 4127-Δ), constitue objectivement « une performance régalienne comparable au passage de la calèche automobile à TGV ».
La roue du sort Bercy : un système démocratiquement aléatoire et parfaitement objectif, nous dit-on en chuchotant dans le hall D7 entre 12 h 34 et 12 h 58
Fort de ce « succès opérationnel », Matignon a publié au Journal officiel du samedi (édition non paginée) un décret n° 2026-Δ portant sur la généralisation nationale. À compter du premier trimestre, chaque ministère devra installer dans son hall principal une roue en carton canelé — fabriquée par le sous-traitant « Roues & Cycles de Bercy », SARL à capital social unique (1 €) immatriculée au RCS d'Évreux depuis 2003 et dont l'unique salariée, Michèle D., est la belle-sœur du directeur des achats internes. Le principe : chaque vendredi entre midi trente-quatre minutes précises (« pas une minute avant car j'ai encore mon café », souffle un conseiller ministériel sous couvert d'anonymat), le ou la fonctionnaire de permanence tourne la roue et tombe sur « je connais quelqu'un ». Cette personne est alors chargée, seule, sans contre-expertise ni contradictoire écrit (l'article 2 du décret précise que l'oralité suffit à constituer une « délibération collégiale implicite »), d'attribuer le prochain marché public de sa section. En cas de match nul — la roue tombant sur « je connais quelqu'un » ET « j'ai oublié mon parapheur au bureau » simultanément, ce qui s'est produit 73,4 % des fois lors du test pilote à Dijon (n = 12 attributions) — le dossier est renvoyé vers une commission de quatorze personnes. Qui sera suspendue par un·e conseiller(ère) d'État.
Le chiffre qui fait foi : « On ne peut pas faire plus objectif », confirme l'institut IPSOS pour la BFM Business Academy of Public Procurement
Interrogé sur cette réforme, le porte-parole du MEDEF a déclaré que « c'est exactement ce qu'on attendait des services publics depuis quarante ans de non-rentabilité », ajoutant : « Quatorze fonctionnaires qui délibèrent pendant onze mois pour cocher une case verte ou rouge ? C'était la France d'hier. Un·e seul(e) agent(e), un café, vingt-deux minutes chrono et le dossier est plié avec 14,8 millions de gains budgétaires estimés par nos cabinets : c'est du sur-mesure républicain. » Mediapart a également consulté une note interne (réf. BFM-BAOPP/2026-Circulaire-n°7) qui détaille la formation obligatoire dispensée aux nouveaux « attributeurs uniques de marchés publics ». Au programme : module 1 (« Reconnaître le nom d'un ami sur un appel d'offres »), module 3.4 bis (« Gérer l'inconfort si votre connaissance n'a pas été retenue au tour précédent, ce qui est fréquent car la roue ne fait pas de sentiment ») et surtout une journée complète consacrée à « L'éthique du tiroir-caisse : quand le marché se termine par un apéro sur Bercy ». Un sondage IPSOS commandé en interne révèle que 89,2 % des agents interrogés considèrent la procédure comme « plus démocratique » qu'une commission collégiale. Le reste a refusé de répondre « parce qu'on est pas sûr d'avoir bien compris si c'était une blague ou un décret ».
L'effet Alan démultiplié : 184 037 agents, 22 minutes chrono et zéro appel à la concurrence contradictoire par téléphone au bureau du voisin de palier
Sur le terrain administratif, les premiers bilans sont édifiants. À Nantes (région pilote), sur un échantillon représentatif de six marchés attribués depuis janvier — trois lots de fournitures papier pour l'inspection académique et deux contrats d'élagage des platanes du boulevard périphérique — la procédure « je connais quelqu'un » a permis une réduction moyenne du délai administratif à 26 minutes, contre onze mois en régime commissionné. Le prix unitaire au ramassage-feuille-mortes est passé de 0 € (marché non attribué faute d'accord entre les quatorze membres) à un tarif forfaitisé qui « n'a pas été contestable car personne n'était dans la boucle ». Mediapart a consulté l'unique PV contradictoire du marché, rédigé en une seule ligne manuscrite sur post-it fluorescent : « J'ai appelé Jean-Pierre de Bercy il m'a dit prends Alan. C'est bon ? OK j'y vais. » Le document est contresigné par le sous-directeur qui a « approuvé tacitement ».
La chute logique du système républicain à l'heure où la France emprunte 340 milliards qu'elle ne peut plus garantir autrement que par des liens amicaux solides en B2B interministériel
Reste désormais une inconnue de taille, soulevée dans un rapport interne (non publié) du Conseil d'État : qui choisit le·la conseiller(ère) ou l'agent(e) tiré au sort pour attribuer les marchés ? La réponse figure en annexe 47 bis sous la mention « À ce jour, aucune. C'est comme ça que c'était avant et on n'a pas trouvé mieux ». Le décret renvoie d'ailleurs à une circulaire DGAFP/2019-Δ non abrogée stipulant qu'en l'absence de procédure supérieure pour désigner celui ou celle qui doit en remplacer douze autres, « la personne se choisit elle-même si son nom est sur le post-it du tiroir-caisse et que sa connaissance a bien été retenue au tour précédent ». À Bercy, on confirme : « On appelle ça une boucle vertueuse. C'est pas un scandale d'État c'est de l'épistémologie administrative », glisse-t-on en tournant la roue pour le prochain marché des chaises ergonomiques du bureau 412-Bis-ter, lot qui sera attribué à « mon cousin Fabrice dont on avait déjà pris les fournitures papier en janvier mais personne n'a rien dit donc c'est qu'on peut ». La circulaire DGAFP/2026-Circ-n°7 précise que le tiramisu du vendredi est désormais financé sur crédits de fonctionnement, ligne budgétaire 41.8 « frais liés à la délibération implicite orale des attributeurs uniques en Bercy-B (café inclus) ». Il reste donc trois ans avant l'entrée en vigueur totale et un dossier d'appel ouvert pour les chaises ergonomiques du bureau 412-Bis-ter qui, nous promet-on au service achats de Matignon « sera traité dans la plus grande opacité procédurale par une personne dont le nom ne figure nulle part mais que l'on a reconnue en mangeant des madeleines ».




