C'EST C'ÉTAIT LE DERNIER QUI RESTAIT. Dimanche 11 octobre à dix-neuf heures douze précises — l'horaire exact a été communiqué par le service communication du Parti socialiste dans un courriel collectif intitulé « URGENT : on doit faire comme si c'était une vraie primaire » —, Raphaël Glucksmann est apparu tout sourire sur la scène improvisée d'un café de la rue des Pyrénées (XXe arrondissement), sous les applaudissements polis de trois cent quarante-deux personnes dont l'immense majorité était venue pour le tirage au sort du panier garni. Le leader de Place publique a recueilli 66,13 % des voix sur un total officiel de douze mille cinq cents votants — chiffre contesté par la préfecture qui en dénombre tout au plus deux mille quatre-vingt-trois dans le périmètre du café et ses trois terrasses adjacentes.
L'enquête menée pendant quarante-huit heures par notre rédaction révèle que ce score « écrasant » n'est pas tant une adhésion qu'une capitulation logistique. Selon un document interne de la commission d'organisation — obtenu sous couvert d'anonymat, mais dont le tampon du PS est parfaitement lisible en page trois —, les quatre autres candidats pressentis ont été écartés pour des motifs qui relèvent davantage de la gestion RH que de l'élection démocratique : Olivier Faure était « injoignable depuis six semaines et n'avait pas confirmé sa présence » ; François Ruffin a fait savoir par SMS qu'il ne se déplacerait pas car ses poules étaient en mue (« c'est une période délicate », aurait-il précisé à son assistante parlementaire) ; Carole Delgado s'était engagée sur un colloque de permaculture urbaine dans l'Aveyron, et le cinquième nom figurant sur la liste — celui d'un conseiller municipal du XIe arrondissement qui a appris sa candidature par Le Parisien en buvant son café au lait dimanche matin.
« On n'avait plus personne à mettre dedans »
Interrogé dans les couloirs feutrés de l'Assemblée nationale le lendemain, un cadre socialiste — dont nous tairons le nom car il a précisé qu'il risquait une mise en disponibilité pour avoir dit la vérité sur France Inter et non pas « simplement à Libération » — s'est montré d'une franchise qui tranche avec les communiqués officiels. « Écoutez, on avait trois candidats sérieux dans l'armoire depuis février, ils ont tous décliné au téléphone entre le 14 juillet et la mi-août en nous disant qu'ils réfléchissaient encore — ce qui veut dire non mais poliment. Du coup il restait Glucksmann parce que c'est un mec gentil qui dit oui à tout, qu'il a une bonne tête sur les plateaux télé et surtout qu'on n'avait plus personne d'autre à mettre dedans », explique-t-il en ajustant sa cravate tricolore avec la gravité de celui qui vient de décrire l'effondrement civilisationnel.
Le « pays du oui-oui », une théorie validée par trois instituts sondagiers
Ce que les analystes politiques appellent désormais, depuis le lundi matin et sans aucune ironie apparente dans leurs éditos respectifs sur BFMTV, la « doctrine de l'ultime ressource » a été formalisée en un schéma circulaire diffusé par Place Publique à 21 h 47. Le diagramme — que nos confrères du Canard Enchaîné ont qualifié d'« organigramme de crèche municipale » dans une brève qui n'a fait l'objet d'aucun démenti officiel, ce qui confirme son authenticité — montre un cercle centré sur la mention « candidat disponible le 12 octobre », entourée des mentions périphériques : « a dit oui au téléphone en décembre sans savoir qu'il s'agissait de quoi », « n'a jamais lu les statuts du PS mais trouve que c'est bien d'être gentil » et, dans une case grise plus petite encore, la mention manuscrite illisible qui pourrait signifier « le stagiaire ». Trois instituts sondagers — Ifop-Pluriel, Kantar-Véloroute et un cabinet dont nous ne reproduirons pas l'acronyme par respect pour les mathématiciens de Sorbonne-Nouvelle — ont confirmé que 71 % des Français interrogés estimaient qu'il s'agissait d'un « bon choix au pays du oui-oui », formule qui a déclenché une vague inattendue et parfaitement coordonnée de citations Instagram chez l'électorat PS.
« J'ai voté pour lui parce que c'était le seul nom sur la feuille, mais j'avais pas lu qu'il y avait aussi des croissants à huit euros »
Sur place dimanche soir — ou plutôt dans les trois cafés qui composaient ce qu'on a appelé pudiquement un « bureau de vote décentralisé en réseau » (il s'agissait d'un café-rue, une boulangerie-avenue et le hall du centre culturel dont la porte était coincée) — l'électorat se veut rassuré. Martine Lefort, soixante-deux ans, ancienne assistante maternelle à Belleville et votante n°4 812 dans un fichier qui en compte douze mille cinq cents mais où le numéro 7 est attribué au chat du patron de l'établissement (elle a refusé qu'on retire la ligne), confie :.




