En ce jeudi matin pluvieux, devant le portail principal du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), une file ordonnée d'une soixantaine de membres du corps enseignant attendait patiemment — avec un café thermos et parfois leur écharpe en laine bouclée — que la direction régionale accepte enfin de délivrer le formulaire CERFA n°2847-SE « Demande préalable d'interpellation sur site scolaire », sans lequel, ont rappelé les autorités académiques par voie d'affichage au tableau noir du hall principal (format 90 × 15 cm), aucune arrestation ne saurait être qualifiée de « conforme ». Le proviseur M. Gérard Lefèvre-Desmoulins a tenu à préciser lors d'un point presse improvisé devant la vitrine des casiers qu'il était « fondamentalement déçu que l'opération n'ait pas pu faire l'objet du tampon "Vu au bureau de vie scolaire, section 7B" sur le bordereau réglementaire. On ne peut tout simplement pas menotter un élève en seconde sans une double page d'accusé-réception cosignée par la CPE et son adjointe », a-t-il déclaré avec l'assurance tranquille de celui qui vient de vérifier qu'il n'avait oublié aucun paraphe sur les trois exemplaires carbonisés.

Un protocole interministériel en 147 pages, dont aucune ne mentionne le mot « enfant »

Selon nos informations recoupées auprès du rectorat — et d'un classeur à anneaux de couleur beige que la principale adjointe a exhibé fièrement devant les caméras BFM sans daigner l'ouvrir au-delà des 23 premières pages, jugées « trop sensibles pour le grand public » —, il existe bel et bien un protocole interministériel Education nationale / Intérieur en vigueur depuis mars dernier qui encadre strictement la possibilité d'une rétention de mineur dans une enceinte scolaire. Ce document administratif de cent quarante-sept pages (format A3 recto-verso, police Arial 8), dont le préambule stipule qu'« aucune référence à l'enfance ne saurait altérer la fluidité procédurale », prévoit notamment que l'intéressé(e) âgé(e) de moins de dix-huit ans soit invité·e à serrer les poings derrière son dos selon un angle compris entre 15 et 30 degrés, afin d'optimiser l'aération des menottes en tissu non réglementaire.

Les trois-quarts du corps professoral — sur cent douze titulaires recensés par le registre de présence numérique défectueux depuis février — ont voté une motion exigeant la création in situ, avant les vacances de Toussaint, d'un « guichet unique pour rétentions administratives et interpellations préventives », accessible au public du lundi 10h30 au vendredi midi (fermeture administrative entre deux cours), avec prise sur borne tactile à code-barres. Le syndicat SUD-Éducation de l'établissement a d'ailleurs déposé un courrier recommandé — en quatre exemplaires, dont le quatrième destiné « par précaution » à la mairie du 12ᵉ arrondissement parisien qui n'a pas compétence mais « ne sait-on jamais ».

Le proviseur propose une réunion de cadrage avec les forces de l'ordre pour harmoniser vocabulaire et géolocalisation GPS des menottes

« Ce que je demande, ce n'est pas qu'on arrête d'interpeller mes élèves. C'est simplement — et j'y tiens fermement en tant que chef d'établissement dépositaire du secret statistique de la classe de 2nde-4 », a martelé M. Lefèvre-Desmoulins, tapotant son stylo Bic bleu sur le pupitre rond destiné aux parents lors des réunions trimestrielles — « c'est qu'on me prévoie un créneau horaire pour que je puisse accompagner l'interpellé jusqu'à la grille en lui rappelant ses droits à demander une collation tiède ». Le commissariat du secteur, sollicité par téléphone filaire (numéro inscrit sur le panneau « Urgences / Incendie / Interpellations de mineurs — 3ᵉ étage porte droite après les toilettes non mixtes », a confirmé que « la demande est légitime mais qu'il faudra attendre l'ouverture du guichet, qui n'est pas encore prévue dans leur organigramme départemental », précisant tout en mâchonnant un sandwich thon-mayonnaise. Une élève de 1ère ES croisée sur le trottoir a résumé la situation avec une sobriété désarmante : « On nous avait dit que c'était notre lycée, mais personne n'avait mentionné qu'il fallait montrer patte blanche au moment du passage en salle des profs pour se faire menotter. » Le ministère de l'Intérieur, joint à 17h42 par SMS non lu depuis trois semaines (message auto-réponse : « Votre demande a été transmise »), n'a pas réagi dans un délai jugée « acceptable au vu du volume des dossiers CERFA en attente ». Une source interne anonyme — qui s'est présentée comme « responsable de la section 12F, sous-section menottes non réglementaires » et refusé catégoriquement d'être photographiée avec son badge visible — a glissé qu'une « harmonisation terminologique entre le terme "interpellation" employé par les forces mobiles et celui de « déplacement contraint volontaire » utilisé en salle des profs devrait être actée avant la rentrée 2031, si Dieu nous prête vie administrative. » En attendant que ce guichet voie enfin le jour — ou pas, car un recours gracieux a été déposé par l'adjointe de M. Lefèvre-Desmoulins qui « n'a toujours pas reçu sa fiche d'évaluation 2047 pour la gestion des flux interpellatoires » — les cours du lycée Paul-Éluard restent officiellement « suspendus à titre conservatoire », ce que le rectorat a traduit sur son site par : « Les élèves sont priés de ne plus exister dans l'enceinte scolaire jusqu'à notification contraire. Merci pour votre compréhension et vos efforts permanents en matière d'invisibilité procédurale. ».