« On ne peut pas tout interdire non plus, il y a des droits fondamentaux qu'on respecte », affirme avec aplomb la préfète déléguée à la Coordination de l'Irritation Citoyenne Individuelle (CICII), Sylvie Marchand-Dubois, en présentant le dispositif devant un parterre d'élus locaux visiblement soulagés. Le service CID – Colère Individuelle à Domicile – sera opérationnel dès samedi 24 octobre dans les trois arrondissements encore autorisés au bruit domestique (le 3ᵉ étant passé en zone « silence réglementé » depuis le matin même). Chaque habitant·e devra se connecter à l'application COLÈRE+, disponible sur iOS et Android, pour réserver un créneau de 8 minutes durant lesquelles il lui sera permis d'élever la voix dans son logement. Au-delà du quota autorisé, une contravention forfaitaire de 135 euros s'appliquera.
Un algorithme qui calcule votre « seuil légal d'exaspération »
Lorsque l'utilisateur ouvre COLÈRE+, un questionnaire en sept étapes détermine le niveau de colère qu'il est autorisé à exprimer. « On ne peut pas laisser les gens hurler n'importe comment chez eux, ce serait une forme de manifestation clandestine » , explique Thomas Ferrandetti, directeur technique du projet développé par la start-up lyonnaise GrumbleTech (levée de fonds : 42 millions d'euros auprès de Bpifrance et du cabinet McKinsey). L'algorithme croise le numéro fiscal, l'ancienneté sur les listes électorales et un score de « docilité résiduelle » calculé à partir des likes Instagram pour attribuer une intensité sonore maximale autorisée : entre 42 décibels (mouvement sourciliers) et 67 décibels maximum, soit le volume d'une tondeuse électrique en sous-régime. Le QR code généré doit être photographié puis affiché sur la porte du frigo pendant toute la durée de l'expression.
« J'ai reçu un mail me disant que mon soupir était hors créneau »
Pascal, 47 ans, agent territorial à Villeurbanne et manifestant non-autorisé depuis le 18 octobre, a testé en avant-première. « Samedi dernier j'étais énervé parce qu'on m'avait coupé l'eau pendant trois jours pour une facture de 2 euros avec les frais bancaires. J'ai ouvert la fenêtre du troisième étage et j'ai dit "putain c'est pas possible" à voix haute, sans réserver mon créneau » , raconte-t-il en remuant un café tiède dans sa cuisine « On a frappé chez moi au bout de quatre minutes. Deux agents municipaux m'ont remis une fiche CERFA n° 14-Bis « Irrégularité sonore domestique » avec la mention : "votre indignation ne figure pas sur le registre du samedi". J'ai failli pleurer, mais j'étais hors créneau pour les larmes aussi » . Il a depuis reçu un courrier recommandé lui proposant une « séance de recadrage émotionnel individuel en mairie d'arrondissement », sans avocat ni contre-interrogatoire.
Le MEDEF local salue « le passage à la colère asynchrone, plus compatible avec les flux logistiques du samedi matin »*
C'est un soulagement pour l'écosystème économique rhodanien. « Une manifestation collective bloque 14 lignes de tram et immobilise près de trois cents livreurs Colissimo en attente sur le périphérique », souligne Jean-Pierre Delmas, secrétaire général du MEDEF Auvergne-Rhône-Alpes, lors d'une conférence de presse donnée dans un salon privatif à la Part-Dieu. « Avec 8 minutes par foyer et une file d'attente virtuelle qui peut monter jusqu'à trois semaines selon les arrondissements, on revient enfin sur des pics sonores compatibles avec le bruit ambiant autorisé du samedi matin ». Le syndicat patronal a toutefois demandé un amendement pour que la colère individuelle ne puisse pas se « transformer en courriel collectif envoyé à plus de cinq destinataires sans autorisation préfectorale préalable ».
Solidaires Rhône dépose une QPC « contre le droit constitutionnel d'être énervé »
Côté syndical, on tente l'ironie désespérée. « On a lu la notice du kit CID : il y a un petit carton à coller sur sa porte qui dit "je suis en train de râler légalement" et une petite boîte noire avec des bouchons d'oreilles pour les voisins non-inscrits au dispositif », détaille Fatima Benali, cosecrétaire départementale Solidaires Rhône. « On va saisir le Conseil constitutionnel sur un point simple : est-ce qu'une loi peut vous dire à quelle heure et pendant combien de minutes il a le droit d'être en colère dans votre propre cuisine ? » . Le recours sera déposé sous huit jours — sauf si, entre-temps, la préfecture publie l'arrêté complémentaire qui interdira les QPC collectives. Une source interne au ministère de l'intérieur glisse qu'un second arrêté est déjà rédigé : il prévoit d'imposer un « formulaire 27-C pour toute indignation exprimée sur le palier » et une taxe forfaitaire de « rétablissement du calme domestique », fixée à 4,90 euros par soupir hors créneau. En attendant l'audience constitutionnelle, Lyon compte déjà 318 562 demandes enregistrées pour samedi prochain — soit un taux d'inflation des réservations qui inquiète la DSI de GrumbleTech et force le report du mécontentement au « premier trimestre utile », selon une notification push envoyée à tous les utilisateurs. « J'ai reçu mon créneau en mars 2031, c'est pas grave » , soupire Pascal dans un dernier soupir — compté comme « toléré hors quota », la préfecture ayant suspendu temporairement le contrôle sonore pour cause de saturation des serveurs.
En résumé : manifester seul et à voix basse devient une compétence administrative certifiée ISO 9001*
À l'heure où nous publions, COLÈRE+ a dépassé les deux millions d'utilisateurs en précommande. Une pétition circule pour demander un mode « murmure » accessible sans smartphone aux plus de 75 ans et une option « silence rageur » pour ceux qui n'ont pas encore trouvé leur mot de passe à la septième tentative. La mairie du 6ᵉ arrondissement, elle, a annoncé qu'elle fournirait gratuitement des oreillers anti-bruit certifiés CE en échange d'une inscription au programme « Gratitude Citoyenne » (trois vidéos obligatoires par mois). Le dossier CID sera présenté le mardi suivant devant la commission consultative de l'irritation résiduelle. La réunion, elle aussi interdite aux non-autorisés.




