« On a fini par comprendre qu'on avait le droit de lever la jambe gauche à partir du point A. La droite était toujours couverte par l'arrêté n°4876-A »

C'est un paradoxe juridique d'une pureté quasi mystique qui s'est joué ce jeudi matin dans les rues adjacentes au campus parisien : interdite pour risque de trouble depuis la veille, autorisée à 09 h 12 par une ordonnance du juge des référés estimant que « le droit constitutionnel ne se négocie pas avec un classeur Excel », puis re-interdue dès midi sur l'axe perpendiculaire via deux arrêtés préfectoraux distincts mais parfaitement complémentaires. Face à ce quadrillage normatif total, la préfecture a finalement opté pour une solution de compromis saluée par les syndicats : autoriser formellement le déplacement piétonnier des manifestants… dans un corridor délimité au sol par du ruban adhésif jaune fluo large de deux mètres quarante-deux (mesurés et contre-mesurés à l'application GéoNormePro validée par BFM Business), avec une vitesse maximale réglementaire fixée à 1,4 km/h pour ne pas empiéter sur la piste cyclable protégée.

Le Cerfa n°5871-03 : « Demande individuelle de déplacement linéaire en zone soumise »

Désormais, chaque étudiant souhaitant avancer d'un mètre carré supplémentaire doit remplir le formulaire Cerfa 2049-DEMANDEPIED/Annexe III, disponible uniquement sur une borne tactile installée au pied du boulevard Kellermann et fonctionnant exclusivement sous Internet Explorer (le parc informatique préfectoral n'ayant pas été mis à jour depuis Windows XP SP3). Le document, en trois exemplaires non plastifiés — la préfecture estimant que le plastique « empêche l'encre de respirer juridiquement » — doit être signé par un responsable du service des mobilités douces qui se déplace lui-même au rythme d'un kilomètre toutes les deux heures et demie.

« On a fait trois allers-retours entre la borne tactile, le guichet 14B pour l'estampille de conformité linéaire puis une troisième validation par QR code expirant après quatre minutes trente. À ce stade-là tu as plus envie d'aller en cours », explique Lily, étudiante à Paris-8 et manifestante stationnaire depuis quarante-cinq longues minutes.

« Nous ne sommes pas contre le droit de manifester : nous demandons simplement une demande préalable par mètre carré parcouru »

Interrogée sur cette saturation normative inédite dans l'histoire administrative française, la directrice adjointe du service juridique préfectoral — qui a refusé que son nom soit cité « pour des raisons liées à un différend portant précisément sur le port d'un badge réglementaire non conforme au format A4 »— s'est dite surprise de toute polémique : « Il n'y a aucune entrave. La liberté est totale, absolue et inaliénable… sous réserve qu'elle ne se déplace pas plus vite que la moyenne des deux arrêtés contradictoires en vigueur ce jeudi matin sur le même tronçon bitumé », tient-elle à préciser avec un sourire administratif impeccable.

Les syndicats réclament désormais « l'arrêt immédiat de toute circulation autorisée ou non-autorisée dans les six arrondissements limitrophes par précaution juridique"

Face au chaos, trois organisations étudiantes ont saisi en catastrophe le Conseil d'État pour demander la suspension des arrêtés préfectoraux… mais leur recours a lui-même été jugé irrecevable car déposé « hors du corridor jaune autorisé », les avocats ayant malencontreusement posé un pied sur une ligne blanche non signalétique. En réaction, l'une de ces organisations syndicales a proposé en assemblée générale la création d'un Bureau Central des Déplacements Autorisés à L'Envers (BCDA) chargé exclusivement de vérifier que chaque pas effectué par les manifestants n'empiète jamais rétroactivement sur une zone interdite depuis 2019.

« Je suis venue manifester contre la précarité étudiante. Finalement j'ai rempli onze formulaires papier et mon badge est expiré à midi »

Pascal, CRS de quarante-quatre ans envoyé en surveillance statique devant le corridor jaune depuis six heures du matin — lui qui avoue n'avoir jamais mis les pieds dans un lycée avant cette affectation surprenante : « Honnêtement c'est la première fois que je vois des gamins manifester aussi calmement. Ils sont contents parce qu'ils ont eu l'autorisation de lever le pied gauche, donc ils avancent d'un pas… puis s'arrêtent douze minutes en attendant leur tampon n°3 ». Il confie également avoir « été très touché par la cantine du bâtiment B qui proposait des lasagnes surgelées à 1 euro quarante-deux ». À noter qu'à l'instant où nous écrivons ces lignes, les quelque neuf cents étudiants toujours postés sur place attendent collectivement un septième avenant préfectoral censé autoriser « le déplacement vertical de la main tenant une pancarte ».

*Enfin — et c'est peut-être là que réside toute l'ironie absolue du dossier : à 17 h 43 précises, soit quatre minutes après expiration officielle des deux arrêtés contradictoires ayant paralysé le mouvement tout au long de la journée, les manifestants ont été purement et simplement déclarés administrativement en marche par un communiqué officiel indiquant que « leur immobilité totale était désormais reconnue juridiquement comme constituant une manifestation pleinement autorisée ». Ils n'ont plus qu'à rester parfaitement immobiles. Éternellement.*.