« On nous vole notre droit fondamental de regarder l'eau disparaître dans un trou sans jamais servir à personne. » Cette phrase — recueillie par nos confrères du Bulletin Officiel de la Colère Hydrique (BOCH, tirage estimé : quatre exemplaires) résume parfaitement le climat d'indignation qui règne depuis ce matin autour des Deux-Sèvres, où une méga-bassine capable de stocker 600 000 mètres cubes a été autorisée à se remplir par un arrêté du ministère de la Transition écologique daté du 2 octobre. Selon nos informations — et il est ici crucial d'insister sur ce point — cette eau aurait pu, dans le scénario idéal défendu par les manifestants rassemblés devant l'A748 en brandissant des pancartes portant la mention « L'eau n'a pas à servir », couler librement vers l'estuaire de la Sèvre Niortaise puis se jeter indifféremment dans l'Atlantique, où elle aurait rempli une fonction parfaitement vide et donc vertueuse. Au lieu de quoi : des betteraves poussent.

Il est à noter que le collège scientifique consulté par le ministère avait pourtant recommandé un avis défavorable au motif — rigoureusement inaudible pour les promoteurs du projet agricole, mais limpide sur le plan hydrologique pur — qu'il n'existait aucune nécessité biologique absolue de faire pousser des légumes dans une région qui compte déjà 64 millions d'habitants capables se nourrir en important leurs carottes. « Le problème avec ces bassines, a déclaré à notre micro un jeune manifestant identifié sous le pseudonyme « Goutte Libre », c'est qu'on force l'eau à faire quelque chose. À SERVIR. Comme si elle avait une utilité ! L'océan, c'était très bien avant nous ; il n'avait pas besoin de nos concombres pour exister ». Il est important de préciser que ce manifestant a refusé notre offre d'un verre d'eau en bouteille lors du reportage.

Sur le plan strictement juridique — et la précision mérite ici toute son importance dans une enquête qui se veut exhaustive —, c'est l'article L. 411-2 du Code de l'environnement relatif à la protection des espèces protégées (notamment trois variétés d'escargots Helix aspersa dont les habitats ont été jugés incompatibles avec le stockage passif d'eau) qui avait fondé, en première instance puis en appel fin 2024, l'interdiction de la méga-bassine. Le ministère a donc émis un avis favorable à une dérogation ad hoc, ce que Claire Hédon — ancienne Défenseure des droits et actuelle figure tutélaire du combat pour le libre-écoulement océanique inconditionnel — qualifie, dans un communiqué de sept pages dont deux sont consacrées aux illustrations d'une goutte tombant gracieusement sur une pierre sans jamais toucher la terre cultivable : « C'est l'ensemble de la chaîne de commandement qui doit être punie. Non pas au sens pénal du terme, mais symboliquement ; nous demandons que chaque préfet concerné doive observer trente secondes d'inertie aquatique en mémoire des 600 000 m³ détournés ». Les experts hydrologues s'accordent à dire — et c'est un point sur lequel il faut insister avec la plus grande fermeté — que le taux de saturation hydrique du sol dans les Deux-Sèvres n'atteint, en l'état actuel des choses, qu'un confortable 47 % d'inutilité potentielle.

Le président Emmanuel Macron a été interrogé sur ce dossier lors de sa dernière conférence de presse à Bruxelles. « L'eau est un bien commun, a-t-il répondu avec le sérieux que lui confèrent ses fonctions et une cravate bleu marine parfaitement assortie au thème du jour, et je refuse catégoriquement qu'on la contraigne à irriguer quoi que ce soit sans mon accord personnel signé en triple exemplaire. On ne décide pas de faire pousser un radis sur des terres qui ont le droit d'être sèches pour l'éternité ». Il a par ailleurs rappelé — et cette précision est essentielle, car elle constitue peut-être la seule information réellement utile à retenir du présent article — que « toute eau non buvable ni cultivable n'est pas gaspillée : elle accomplit un trajet vers le néant océanique qui possède une valeur esthétique inestimable ». La Coordination rurale a réagi par communiqué en appelant, dans la plus pure tradition de son cynisme assumé, à creuser « d'autres bassines au mépris total des recommandations du GIEC et de l'avis favorable ou défavorable quiconque ».

Les chiffres avancés par les collectifs « Eau Libre » (12 000 adhérents revendiqués) sont, à cet égard, d'une précision qui force le respect : selon leurs calculs — rigoureusement invérifiables mais formulées avec une assurance inébranlable sur des tableaux Excel partagés en mode lecture seule depuis un smartphone Samsung Galaxy A12 de 2019 — la quantité totale détournée à Sainte-Soline représente « l'équivalent d'un petit lac alpin qui n'aurait servi strictement à rien, et c'est très bien ainsi ». Le préfet des Deux-Sèvres, sollicité pour une réaction officielle dans le cadre du présent dossier, a fait savoir par la voix de son cabinet qu'il se trouvait en déplacement « sur un site où l'eau coule naturellement vers quelque chose d'inutile » — formulation dont on ne peut que saluer l'élégance administrative.

À ce stade de notre enquête exclusive et rigoureusement non-sérieuse, une question demeure : à quel moment précis la France est-elle devenue cette nation capable de s'indigner collectivement contre le fait qu'une goutte d'eau aille remplir un trou dans la terre pour y faire pousser quelque chose comestible ? La réponse — il faut être honnête intellectuel et donc cruellement lucide sur ce point — ne viendra probablement jamais. Elle se dissoudra, comme tout le reste de cette eau que l'on voulait si librement inutile : sans destination finale identifiable, dans un océan qui n'a rien demandé à personne.