U n communiqué d'une sobriété administrative absolue publié le 12 novembre au Journal officiel, page 8 936 (annexe IV du tome II des arrêtés relatifs à la « qualité de l'air médiatique »), annonce une mesure que personne ne demandait mais qui, visiblement, manquait cruellement à la République : la création d'un Observatoire Indépendant du Non-Racisme Télévisuel en Continu (OINRTC). Sa mission est simple sur le papier et vertigineuse dans sa mise en œuvre : analyser rétroactivement les 14 derniers mois de programmes diffusés par BFMTV, CNews et « les autres trucs qu'on ne regarde plus mais qui existent juridiquement », afin d'établir un tableau croisé dynamique du racisme exprimé à l'antenne. Un travail colossal : selon le cahier des charges consulté en exclusivité par Mediapart sur la plateforme de données ouvertes data.gouv.fr (fichier CSV non compressible, 47 Go), il s'agit d'examiner chaque occurrence verbale entre septembre et octobre pour déterminer si elle relève du « racisme caractérisé », de l'« opinion divergente mal formulée » ou simplement des cas résiduels classés sous la catégorie administrative D-3 : le mec qui parlait fort mais sans intention discriminatoire. L'OINRTC a un budget initial de 14,8 millions d'euros et une échéance fixée à novembre 2038. Le ministre délégué chargé des Relations avec les médias l'a confirmé en conférence de presse du lundi suivant : « On ne peut pas tout traiter dans la précipitation. Il faut que chaque mot soit audité par au moins trois experts indépendants, dont un spécialisé en sémantique comparative et un autre qui a fait Sciences Po mais à Lyon. » L'opposition n'a guère eu le temps de réagir : l'OINRTC est déjà opérationnel.
Un algorithme McKinsey pour compter les « micro-agressions par minute »
Le cœur du dispositif repose sur une méthodologie que Mediapart a pu reconstituer à partir d'un document interne (réf. OINRC/2038-7b, classifié diffusion restreinte). Chaque séquence télévisée de plus de 9 secondes est découpée en segments sémantiques puis soumise au « Score Composite Haine-Média » ou SCHM, un algorithme développé par McKinsey France pour le compte du régulateur. Le principe : chaque phrase prononcée sur CNews reçoit une note entre -12 et +87 selon la densité de mots potentiellement discriminants (seuil fixé à 4 occurrences en moins d'une minute), pondérée par l'indice de décibels, le nombre de mains agitées dans le champ du présentateur et un coefficient correcteur « Zemmour » qui reste en suspens faute d'accord politique sur la qualification juridique. Un conseiller ministériel souffle à Mediapart que « si on ne met pas une méthodologie rigoureuse derrière chaque insulte télévisée, demain n'importe quel chroniqueur pourra dire qu'il a simplement fait de l'improvisation comique ». Le cabinet McKinsey facture cette mission 340 euros la minute d'émission analysée. Les chaînes concernées ont été informées par un courriel automatique à objet : « Votre programme est en cours d'audit rétroactif – veuillez patienter (durée estimative restante). ». BFMTV a répondu « ok merci bonne soirée ».
Des zones non-haineuses comme des espaces fumeurs, mais avec une porte vitrée et un cendrier symbolique
Pour anticiper la future réglementation qui découlera de cet audit — dont les conclusions sont donc attendues pour l'année 2038 — CNews a d'ores et déjà installé dans ses studios parisiens des « zones non-haineuses » matérialisées au sol par un ruban adhésif jaune, à la manière du périmètre de sécurité autour d'une scène de crime. À l'intérieur : une plante verte artificielle (le figuier n'était plus disponible en stock) et un panneau indiquant « Vous entrez dans un espace où les micro-agressions sont interdites par arrêté préfectoral » ainsi qu'un cendrier symbolique destiné aux propos racistes « à jeter avant d'entrer sur le plateau ». Un chroniqueur régulier de la chaîne, sous couvert d'anonymat pour ne pas perdre son contrat (il est également consultant en coaching digital et fait des lives Instagram), confie : « On a reçu une formation obligatoire de 45 minutes. Le premier exercice consistait à dire « je vous emmerde » sans que le détecteur sonore intégré au micro se déclenche, ce qui était impossible car l'appareil est calibré pour biper dès qu'on dit quelque chose d'intelligible en français. » Les chaînes ont également reçu une circulaire interministérielle (n° 2038-7b/IGAS/RACISME) stipulant que chaque chroniqueur doit désormais « formuler sa phrase, attendre le bip du détecteur pendant un délai incompressible de trois secondes trente-deuxièmes — durée réglementaire pour l'analyse sémantique en direct — puis reformuler si nécessaire ». En pratique : sur les 14 mois audités par l'OINRTC (2038-7b), le bip a retenti à la seconde zéro. L'article du code de déontologie télévisuelle ne prévoit pas d'exception pour ce cas.
Le CSA se félicite, BFMTV et CNews saluent une mesure « équilibrée », Mediapart vérifie qu'il n'a rien dit lui-même sur la période concernée (il a raison : il publie des enquêtes)
Le président de l'OINRTC — un ancien directeur juridique d'une chaîne qui avait déjà été sanctionnée trois fois pour propos haineux, ce que le communiqué officiel qualifie « fort à-propos » sans autre commentaire — s'est félicité dans Les Échos (encadrant en page 4) du lancement de la procédure : « Nous ne sommes plus dans l'émotion. On est enfin sur un audit chiffrable, comparable aux contrôles sanitaires des cantines scolaires ». BFMTV a publié une story Instagram avec le logo OINRTC et les mots « Merci pour cette confiance » ; CNews n'a pas réagi officiellement mais son directeur de la rédaction a supprimé trois tweets datant du mois d'octobre. Mediapart, qui avait lui-même recueilli des centaines de verbatims avant l'article déclencheur (le sujet source), se conforme volontairement à toute future décision réglementaire : « Nous avons déposé un dossier spontané auprès de la préfecture pour signaler que nos propres titres contiennent le mot « racisme » 47 fois en moyenne par article, ce qui pourrait être requalifié comme incitation si l'algorithme McKinsey est mal paramétré. On préfère anticiper plutôt qu'attendre novembre 2038 » , explique la rédaction à ses abonnés dans un billet interne.
En attendant les conclusions de cet audit colossal — dont le rapport final, en format A4 relié et tamponné au cachet tricolore (encre rouge), sera déposé sous pli recommandé avec accusé de réception auprès du Premier ministre puis archivé aux Archives nationales pour 75 ans minimum avant toute consultation par un journaliste ou un citoyen lambda qui devra remplir une demande CERFA n°1238406 en trois exemplaires — le gouvernement a d'ores et déjà annoncé qu'il se conformerait à ses recommandations « à l'euro près, quel que soit leur montant ». Une enveloppe budgétaire complémentaire de 97 millions est inscrite au PLF 2038. Le reste du budget national continuera comme avant : un trou béant dans les services publics qui attendra patiemment la fin des conclusions pour être traité par une commission ad hoc, elle-même en cours d'audit rétroactif sur sa propre existence..




