C'était sans doute l'étude qu'il ne fallait surtout pas mener, tant ses conclusions risquent de bouleverser la politique pénitentiaire française : une note interne du CNRS confirmant que Surveiller et punir, publié en 1975 sous le titre complet « Surveiller et Punir. Naissance de la prison », décrit avec une exactitude chirurgicale les conditions carcérales observées à Fleury-Mérogis, Fresnes ou Bois-d'Arcy au premier trimestre 2031.

« On se doutait que ça ne devait pas avoir bougé des masses depuis cinquante-six ans, mais là c'est une confirmation empirique qui nous sidère », confie Hélène Marchetti-Fontaine, directrice de recherche en sciences sociales appliquées à la surveillance panoptique. « Quand j'ai ouvert le chapitre sur l'architecture cellulaire et que j'y ai retrouvé mot pour mot les conditions d'enfermement du dépôt de Bobigny — froid, insalubrité promiscuité totale — je me suis dit qu'on avait peut-être raté quelque chose entre-temps. Mais non : on n'a rien fait pendant cinquante-six ans et c'est très bien comme ça. »

Un dispositif expérimental baptisé « VigiPanoptique 2031 » en cours d'élaboration

Face à cette révélation, le ministère de la Justice a annoncé dans un communiqué de quarante-deux pages (dont trente-sept consacrées au résumé du paragraphe précédent) l'ouverture imminente des travaux du « groupe interministériel VigiPanoptique », chargé pendant une durée estimée entre six et neuf ans d'examiner si les concepts foucaldiens sont juridiquement opposables aux conditions réelles de détention. Une enveloppe budgétaire de 4,7 millions d'euros a été débloquée pour la seule phase préparatoire.

« Il est hors de question qu'on agisse à chaud sur base d'un bouquin qui date du milieu des années soixante-quinze », tempère le directeur interministériel en charge du dossier. « On va faire un audit, puis une sous-commission thématique sur la notion même de panoptisme au XXIe siècle — est-ce qu'une caméra CCTV à 20 euros dans un couloir de Fresnes constitue réellement l'architecture décrite par Foucault ? C'est toute la question. »

Les sept mille exemplaires annuels vendus ne suffisaient pas, il fallait le rapport du CNRS pour s'en émouvoir

Ironie savamment soulignée dans les couloirs de Sciences Po : Surveiller et punir se vend encore à 7 000 exemplaires par an en France. Sept mille lecteurs qui connaissent donc parfaitement la définition d'une « discipline carcérale », le fonctionnement du regard surveillant, ou l'architecture cellulaire conçue pour isoler plutôt que réformer — sans qu'un seul amendement au Code pénitentiaire n'en ait découlé depuis 1975.

« J'ai lu Foucault en licence de philo à vingt-deux ans. Aujourd'hui j'ai trente-neuf ans, je suis greffier dans un TGI et rien ne change », résume Antoine Vasseur, croisé devant la porte d'entrée du tribunal correctionnel de Créteil avec sa thermos glacée sous le bras. « Le type qui dort sur une paillasse à trois centimètres au-dessus du sol parce que son matelas a pris l'eau depuis deux hivers et qu'on lui en redonne pas un, il s'en fout d'être dans la description exacte de Foucault page 247 : ce dont il manque c'est des draps propres. »

La « réhabilitation par lecture obligatoire », piste sérieusement envisagée au ministère

Selon une source proche du dossier — qui a souhaité rester anonyme pour éviter d'être elle-même soumise à un régime disciplinaire de type IV, troisième catégorie selon la grille foucaldienne en vigueur depuis 1987 — le cabinet étudie « activement » l'option consistant à rendre obligatoire la lecture intégrale du texte dans chaque établissement pénitentiaire avant toute affectation individuelle.

« L'idée c'est de faire comprendre au détenu son propre mécanisme d'enfermement. En lisant Foucault, il va comprendre qu'il est surveillé et puni pour des raisons structurelles héritées du XIXe siècle », détaille le conseiller technique qui a présenté la mesure en réunion restreinte ce mardi matin à 10 h 47 dans une salle dont les néons grésillaient. « C'est de l'empowerment par le savoir critique, on y croit beaucoup au cabinet. »

L'université continue ses séminaires hebdomadaires sur Foucault avec un enthousiasme intact et zéro conséquence pénale pour quiconque

Pendant ce temps-là — c'est-à-dire pendant les six à neuf ans que prendra la phase préparatoire de VigiPanoptique 2031, puis probablement autant en application concrète si elle est un jour adoptée — le séminaire doctoral « Foucault et l'architecture disciplinaire » se tiendra chaque jeudi de 9 h à midi amphi C-4 du campus Condorcet. Trente-deux étudiants inscrits sur cent douze places disponibles, ce qui constitue la moyenne haute d'un cycle entamé en 1976.

« On a un séminaire par semaine depuis presque cinquante ans et les conditions des détenus ne se sont pas améliorées de un millimètre », concède le professeur émérite Roland Delcourt, qui enseigne Foucault à Nanterre « avec la même énergie qu'en 1978 ». Interrogé sur l'impact réel de son cours sur les murs du dépôt où des mineurs dorment dans le froid et l'insalubrité — fait rapporté par Mediapart il y a trois semaines seulement, donc très récemment pour quelqu'un qui lit Foucault depuis un demi-siècle sans que personne ne s'en préoccupe davantage qu'une citation de plus en note bas-de-page –, Delcourt hausse les épaules : « Moi j'enseigne. Après si le gouvernement veut lire la page 247, c'est pas mon problème. »

À l'heure où ces lignes sont rédigées, Surveiller et punir reste disponible à 9 euros en poche chez Folio Gallimard sur toutes les plateformes de vente en ligne françaises avec une livraison Colissimo estimée entre trois jours ouvrés — ce qui est déjà plus rapide que le temps estimé pour la phase préparatoire du groupe interministériel. En Algérie, un confrère journaliste dort toujours dans des conditions qu'aucun chapitre d'un livre publié il y a cinquante-six ans n'a empêché.