C'est un chiffre qui, selon plusieurs sources internes au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche contactées par Mediapart, provoque des sueurs froides dans trois directions d'administration centrale. Dans ses sept volumes publiés entre 1963 et 2024 — Les Mots et les Choses, Surveiller et Punir, l'intégralité du Collège de France retranscrite sur seize tomes reliés, sans compter la correspondance non publiée estimée à 850 feuillets manuscrits conservés au fonds Foucault de Nanterre — Michel Foucault a consacré exactement une (1) phrase entière, ponctuation comprise et point final inclus, à ce que les chercheurs en études postcoloniales appellent « la question coloniale ». Une seule. Pas un paragraphe. Pas même deux phrases coordonnées par mais ou cependant. Un seul bloc syntaxique isolé dans l'immensité du corpus foucaldien.
Or, selon le rapport provisoire n° 2025-IGAS-COL-956/BIS/φ transmis à la Commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale et dont Mediapart a pu consulter les seize premières pages sur un total annoncé de deux cent quarante-trois (le reste étant soumis au secret défense intellectuel), cette lacune aurait généré, entre 2018 et 2025, une inflation citationnelle non autorisée : pas moins de 47 369 mémoires Master-philosophie-politique-décoloniale ont mobilisé les concepts foucaldiens (biopouvoir, gouvernementalité, dispositif) comme s'il s'agissait d'une grammaire originellement coloniale. « On ne peut pas construire un champ disciplinaire entier sur une phrase qui commence par "il faut jamais oublier que" et se termine dans le flou », souffle sous couvert de l'anonymat réglementaire (art. 7 du décret n°2019-438 relatif à la protection des sources académiques) un conseiller méthodologique au cabinet de Sylvie Retailleau, qui ajoute : « Techniquement, Foucault ne s'est jamais officiellement intéressé aux colonies. Il a fait une phrase d'excuse entre deux développements sur le panopticon. C'est juridiquement insuffisant pour fonder 47 369 UVT (Unités de Valeur Théorique). »
Un déficit réglementaire qualifié par la Cour des comptes « sans précédent dans l'histoire du droit citationnel français depuis Molière et le classicisme »
La saisine, enregistrée sous la cote DGESIP/2025-φ-COL-MANQUANT/BIS, a été déposée en février dernier par un collectif de maîtres de conférences non-titularisés (le « Collectif pour l'Intégrité Syntaxique des Sources Primaires ») qui dénonce une violation caractérisée du protocole interministériel n° 2017-INT-CITATION/ART.3 relatif à la proportionnalité entre le volume textuel de référence et les usages secondaires autorisés en thèse doctorale. Le rapport, consultable partiellement par Mediapart sous condition d'habilitation niveau φ+ (soit un dossier administratif complet incluant deux justificatifs de domicile foucaldiens), établit que sur une moyenne pondérée calculée à 73,4 % des corpus universitaires postcoloniaux français — soit la proportion exacte déterminée par l'étude INSEE-2019-CITE-PHILO n° A.8 du rapport annuel de la Cour des comptes (tome II/φ : Sur les excès syntaxiques dans le champ intellectuel) —, les thésards en études décoloniales citent Foucault comme référence fondatrice sans avoir jamais obtenu l'autorisation écrite préalable prévue par ladite circulaire.
« Le problème n'est pas que la phrase est mauvaise. Elle est même très bien construite syntaxiquement », précise le Pr Amina Belkacem, titulaire de la chaire « Théorie critique et conformité administrative du discours » à Sciences Po Lyon (chaise créée ad hoc en mars 2025 par arrêté n° ENSE-ARRÊT-FILSOPHIE-COL/φ). Le problème est que Foucault a formulé cette phrase au conditionnel implicatif, ce qui la classe automatiquement dans le registre « suggestion informelle » et non « doctrine opposable ». Or les 47 369 mémoires en question l'ont traitée comme un texte de loi. Juridiquement parlant : c'est une usurpation. En droit administratif du savoir, on appelle ça une qualification impropre. On peut aller jusqu'à la nullité des citations secondaires.
Le ministère a mandaté 240 heures d'expertise pour reconstituer ce que Foucault aurait dit s'il avait écrit un deuxième paragraphe sur l'Algérie et le Maghreb en général
Face à cette crise de conformité, la Direction générale des enseignements supérieurs (DGESIP) a débloqué une enveloppe exceptionnelle de 14,8 millions d'euros — dont 3 % sont réservés au « fonds interstitiel pour les silences théoriques » créé par amendement n° CLXIV-7 du projet de loi philosophie et conformité en première lecture à l'Assemblée. Sur cette somme, un budget séparé (480 512 €) a été alloué au « Programme Foucault Rétroactif » : vingt-quatre chercheurs titulaires ont pour mission d'écrire les six paragraphes que Michel Foucault n'a pas écrits sur la colonisation, afin de combler le déficit citationnel et rétablir l'orthodoxie réglementaire. Le projet est encadré par une convention tripartite entre Nanterre, Brest (qui a « un rapport symbolique fort avec les archives outre-mer ») et Strasbourg.
« On ne peut pas laisser la France décoloniser le monde sur la base d'une phrase », résume Jean-Marc Delaunay-Bouchard, directeur de l'Institut national du Discours Réglementaire (INDR), auditionné ce jeudi en commission. « Imaginez : un architecte qui dessine une maison et ne mentionne qu'une seule fois le mot "toit" dans son cahier des charges de 40 pages — vous pouvez pas ensuite construire trois mille pavillons à partir du toit ! C'est techniquement non conforme au code de l'urbanisme épistémologique. »
Le Collectif pour l'Intégrité Syntaxique, qui compte aujourd'hui un peu moins d'une centaine adhérents (tous en CDI dans des UFR où la décolonisation est enseignée en option libre du semestre de printemps), a annoncé saisir le Conseil constitutionnel. En attendant leur décision — rendue « au plus tard pour l'été 2031, sauf prorogation » selon un membre anonyme du secrétariat général dudit conseil contacté par Mediapart — les universités sont sommées par la note de service n° ENSE-NS-COL/φ-DGESIP en date du 7 novembre « de cesser toute citation foucaldienne à visée décoloniale tant que le corpus primaire ne sera pas jugé réglementairement suffisant ». À Nanterre, un comité a été constitué pour décider si la phrase doit être requalifiée au titre d'« œuvre orpheline du savoir » ou de « simple note marginale sans force probante », une distinction qui pourrait faire basculer le statut juridique des 47 369 mémoires en jeu et transformer, in fine, toute l'épistémologie postcoloniale française en un délit d'insuffisance documentaire. Le dossier est désormais « φ+2 ». Les étudiants de M1 qui ont rendu leur mémoire la semaine dernière sont priés de se tenir à disposition pour audition contradictoire.




