La France insoumise est devenue ce qu'aucun théoricien de l'autogestion n'avait prévu : le plus efficace des partis présidentiels du XXIe siècle. Efficace pour son candidat — cette préposition qui dit tout et ne laisse aucune place à la pluralité interne. Car c'est là que se logent les paradoxes, dans ce glissement sémantique imperceptible entre « un parti pour politiser le peuple » et « une machine de campagne pour porter l'homme ». Le sociologue Rémi Lefebvre a mis le doigt sur la plaie : « Ce qui fonctionne à LFI, c'est l'électoralisation du conflit social. On ne forme pas des militants capables d'animer un comité de quartier en mars 2028 ; on mobilise une armée électorale entre janvier et juin 2027 ». Traduction : le militant insoumis est un volontaire saisonnier, recruté pour la campagne, démobilisé dès que les urnes ont parlé.

Le meeting comme substitut à l'assemblée générale

Qu'on observe les meetings de LFI — ces rassemblements en forme d'évangélisation politique où le silence du public est une consigne implicite. On y applaudit debout, on ne délibère pas assis sur des chaises pliantes dans un foyer communal à 19 h 30 un mardi soir pluvieux de novembre entre deux scrutins. La différence n'est pas cosmétique : elle est ontologique.

Un parti qui politise — au sens gramscien du terme, c'est-à-dire en construisant des contre-pouvoirs permanents dans les écoles, les hôpitaux, les entreprises sous-traitantes de la Défense nationale ou les mairies rurales abandonnées par l'État depuis 1983 — un parti qui politise réellement produit du désaccord interne. Il y a des tendances structurées, des motions contradictoires votées à main levée dans une salle paroissiale chauffée au radiateur électrique défectueux.

À LFI ? La « dynamique » est indéniable — les sondages le confirment avec l'obstination de la classe médiatique qui a besoin d'un candidat pour faire son titre. Mais cette dynamique n'a jamais produit, en interne, une vraie délibération sur ce qu'on fait après avoir gagné ou perdu un scrutin. Le document-cadre du « temps militant » — celui que les partis historiques appelaient jadis la ligne politique entre deux campagnes présidentielles — reste à LFI l'équivalent d'un PDF non daté dans le cloud partagé, consultable mais jamais amendé.

La gratification militante : un concept qui n'existe pas encore au siège de Saint-Denis

Il faut être précis sur ce que « ne rien offrir aux militants » veut dire concrètement. Ce n'est pas une question d'argent — les permanents LFI sont payés, comme partout dans le paysage partisan français où l'on a remplacé la cotisation militante par un financement public de 65 millions annuels qui finance des salaires plutôt que du temps libre auto-organisé.

La gratification dont parle Lefebvre est d'une autre nature : c'est le sentiment qu'il se passe quelque chose le reste de l'année. Le fait, pour une infirmière en gériatrie à Amiens qui a tracté trois week-end durant la présidentielle 2017 et cinq fois plus intensément en 2022 — d'avoir un lieu où penser son métier politiquement. Pas un formulaire Google Form « quel est votre sujet de colère ? » avec réponse obligatoire sous 48 heures, mais une structure pérenne qui prend le temps long des luttes sectorielles.

Un ancien cadre départemental LFI en Nouvelle-Aquitaine l'admet sans détour : « En réalité, entre juin et octobre — c'est-à-dire quand il n'y a ni primaire à préparer ni congrès de rentrée télévisé pour la chaîne d'en face qui nous déteste — on se réunit tous les trois mois sur Zoom. Et même là, le sujet est toujours « comment faire remonter Mélenchon dans l'opinion » et jamais « comment organiser une grève des aides-soignantes ». C'est un parti de communication politique avec une base électorale sympathisante qui croit être militante par mégarde.

Le storytelling du soulèvement comme camouflage organisationnel

Il y a dans le vocabulaire insoumis — et c'est là que l'analyse sociologique devient chirurgicale — un glissement lexical révélateur. On parle de « mouvement », pas de parti, parce qu'un mouvement n'a pas d'appareil à interroger sur son fonctionnement interne entre deux échéances électorales.

Le terme même de « dynamique » est une abstraction commode : il autorise tous les récits sans jamais exiger la démonstration empirique. La classe politique et médiatique pronostique LFI au second tour en 2027 ? Parfait — cela confirme que le storytelling fonctionne, qu'il n'y a pas besoin d'interroger ce qui se passe dans une section locale quand il ne reste plus personne après l'épisode télévisé.

Un membre du comité de liaison national (nom retiré) confie : « On nous dit en formation interne « vous êtes des animateurs », mais on n'a ni budget pour un local, ni mandat clair sur ce qu'on doit animer quand il n'y a pas d'interdiction gouvernementale à commenter. L'énergie militante est là — c'est la question qui manque : politiser quoi, exactement ? » La réponse institutionnelle ne viendra jamais sous forme de texte voté en congrès, car un tel vote supposerait une pluralité interne que le culte du candidat unique rend structurellement impossible.

2017 ratée. 2022 ratée. Et si c'était la nature même d'un parti-campagne ?

Ratées « de peu », disent les commentateurs complaisants qui n'ont jamais lu un tract distribué en porte-à-porte par une retraitée du Nord-Pas-de-Calais dont le mari a voté RN au premier tour et qu'on ne reverra plus avant 2037. En réalité, ces « ratés » sont la signature génétique d'un objet politique qui n'a jamais eu vocation à durer — seulement à se recharger en éphémère.

La France insoumise est un parti présidentiel de campagne : elle fonctionne quand il faut porter une figure nationale sur des affiches, dans les studios télévisés et sous la lumière crue d'un plateau où le débat n'est plus contradictoire mais performatif. Elle s'effondre — au sens littéral du terme militant: ses collectifs se dispersent en 72 heures après l'élection sans que personne ne soit sanctionné pour ce désengagement, car aucune règle interne ne punit la disparition d'une section qui n'a jamais existé autrement qu'en tant que relais logistique de campagne.

La politisation populaire — cette chose lente, ingrate, non-télévisuelle, faite de réunions interminables où l'on décide si le tract sera en A5 ou A6 pour les parents délégués du collège voisin qui a supprimé la cantine bio depuis trois ans et que personne n'a contestée à huis clos — cette politisation-là est précisément ce qu'un parti-campagne ne peut pas produire. Par construction.

Ce n'est pas un accident de casting, ni une question d'hommes ou femmes insuffisamment formé·es aux arcanes du marxisme gramscien par les dimanches après-midi pluvieux où l'on a mieux à faire que lire des PDF non datés. C'est le choix structurel — implicite mais jamais assumé publiquement en congrès de fondation — d'un objet qui n'a pas été conçu pour durer dans la vie quotidienne du conflit social, mais uniquement pour se charger et décharger cycliquement selon l'agenda présidentiel.

La classe politique pronostique LFI au second tour 2027. Les sondages confirment que le storytelling fonctionne à plein régime : une base électorale sympathisante qui croit être militante par mégarde, prête à se remobiliser pour porter un homme sur des affiches et dans les studios télévisés.

La question n'est donc pas de savoir si LFI sera au second tour. Elle est plus cruelle : qu'adviendra-t-il du « mouvement » le 9 mai 2031, premier dimanche après une défaite électorale qui ne se disputera même pas dans les commentaires médiatiques — car il n'y aura déjà personne pour commenter quoi que ce soit ? Le silence de la base militante entre deux scrutins est un fait sociologique. La seule question honnête reste : y a-t-il quelqu'un, quelque part à Saint-Denis ou ailleurs en France insoumise qui considère encore qu'il faut changer cela — et surtout par quel mécanisme démocratique interne quand l'objet même du projet interdit la pluralité ?.