Kuneitra (Syrie occupée). — Il est 6 h 47 ce matin-là. Mohamed Kassem Jomaa quitte sa cuisine avec un sac isotherme contenant des yaourts au lait de brebis destinés à son collègue d'Al-Hamidiyah, distant de 812 mètres en ligne droite. À mi-chemin entre les deux hameaux — soit exactement ce qu'il a fait tous les jours pendant vingt-deux ans sans jamais cocher la moindre case sur aucun formulaire interministériel hébreu-arabe bilingue (n'existant pas) — une jeep blanche à plaques vertes freine. La vitre descend. « Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où vas-tu ? » Mohamed, 43 ans, père de trois enfants et employé certifié ISO-9001 d'une fromagerie locale qui n'a jamais fait l'objet du moindre audit qualité par les services compétents (lesdits services ne siégeant pas sur le plateau), répond. On lui retire son téléphone. Il est « en cours de traitement ». Depuis, plus rien.

Selon un recensement minutieux établi à partir des carnets intimes d'épouses et du registre non officiel tenu par la grand-mère de Khan Arnabeh (le seul document administratif fiable disponible dans une zone où l'État syrien n'a pas réédité son annuaire téléphonique depuis 2019), au moins 37 personnes ont été administrativement indisponibles entre le mois d'avril et celui qui s'est achevé la semaine dernière. Un chiffre que Mediapart a pu croiser avec les archives non numérisées du Comité international de la Croix-Rouge (qui, lui aussi, ne dispose pas encore des identifiants biométriques requis pour accéder au fichier). Le taux d'indisponibilité atteint 73,4 % dans le seul village d'Ain Zivan. Une statistique que les services concernés ont refusé de commenter par communiqué : « Nous n'avons rien à dire sur un sujet qui ne nous a pas été notifié en bonne et due forme via l'imprimé Cerfa numéro G-217/4, disponible uniquement au guichet 3B du poste de commandement dont les horaires d'ouverture sont strictement identiques aux jours fériés », souffle une source proche des services logistiques qui préfère garder son nom secret — ce que Mediapart comprend parfaitement.

« On m'avait dit livraison sous dix à quinze jours ouvrables, voilà trois semaines qu'il n'est pas arrivé chez lui pour le dîner », témoigne l'épouse du disparu numéro 14

Nadia Jomaa (le nom a été modifié par les familles qui ont peur de la case « motif complémentaire ») remplit chaque mardi une fiche en quatre exemplaires — dont deux doivent être tamponnés, un troisième conservé à domicile et le quatrième expédié vers Tel-Aviv sans qu'aucune enveloppe timbrée ne soit jamais arrivée.