Kyiv (Ukraine) / Paris. — C'est une circulaire interministérielle de quarante-sept pages qui dort actuellement sur le bureau du recteur d'académie, et que Mediapart a pu consulter intégralement : la note n°2047-IGAS/SHS/RÉSILIENCE-SOUTERRAINE impose à l'ensemble des 61 385 établissements scolaires de France métropolitaine une nouvelle organisation pédagogique fondée sur le « modèle Kyiv », du nom de ces écoliers ukrainiens qui, depuis la multiplication des frappes russes en septembre dernier, ont appris à faire leurs additions et conjugaisons par terre, un téléphone portable posé contre l'oreille pendant que les Zircon explosent au-dessus d'eux. Le texte est sans ambiguïté : « Considérant le taux de 73,4 % des élèves kieviens déclarant ne plus ressentir la nécessité du ciel ouvert pour accomplir leurs apprentissages cognitifs (source : enquête IFOP-IGAS n°2048-B), l'obligation d'espace extérieur en milieu scolaire est jugée obsolète et sera progressivement supprimée à compter de janvier 2026. »

Le raisonnement administratif, exposé page 19 sous un schéma flou intitulé « matrice résiliente souterraine », tient sur une phrase : si les enfants d'une capitale en guerre active parviennent à réviser leur contrôle de géographie dans un parking enterré éclairés au néon industriel, alors il est irrationnel que des écoliers français continuent « de gaspiller 45 minutes quotidiennes sous le ciel ». Le budget alloué aux travaux d'accessibilité souterraine (rampes vers les parkings de supermarchés réquisitionnés) s'établit à un montant provisoire de 18,7 milliards d'euros.

« On a supprimé la cour. Finalement on se sent plus concentrée »

À Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le collège Jean-Jaurès est pilote depuis trois semaines : les cours de sport ont été transférés au niveau -2 du parking Carrefour voisin, où une moquette grise a remplacé la pelouse synthétique. Je me plains pas, souffle Chloé, 13 ans et demie en rémission d'asthme, assise sur un carton à côté de deux piliers porteurs numérotés « C-7 ». Avant on sortait courir dehors comme des animaux sauvages pour rien. Maintenant je suis face au mur du garage avec mon cahier et honnêtement j'apprends mieux mes tables.

Le rectorat, interrogé par Mediapart sur la conformité de cette mesure à l'article L147-3 du Code rural — qui impose un espace vert minimum par élève -, a répondu par courriel automatique : « La notion d'espace est désormais réinterprétée en trois dimensions. Le pilier béton constitue, juridiquement, une haie. »

Les enfants ukrainiens consultés comme experts-conseils via Zoom à 2 h du matin (heure de Kyiv)

Pour asseoir la légitimité pédagogique du dispositif, le ministère a fait appel aux écoliers kieviens eux-mêmes. Trois classes ont été filmées en visioconférence pour un documentaire interne intitulé Ils font leurs divisions posément sous les bombes — et vous n'arrivez pas à faire une dictée sans voir la lune. Le montage, diffusé dans 40 % des salles de profs (chiffre non vérifié par Mediapart mais confirmé par deux syndicats), montre un garçon d'une dizaine d'années qui explique avec aplomb qu'il préfère le silence du sous-sol au « bruit inutile » des oiseaux.

Un conseiller pédagogique, placé sous couvert de l'anonymat pour raisons administratives (il a signé une clause de confidentialité relative à la note n°2047), souffle : « On ne leur enlève pas le ciel. Le ciel est toujours là. Il se trouve simplement qu'ils apprennent plus vite sans lui, et c'est ça qui compte. » Interrogé sur l'impact psychologique d'une privation de lumière naturelle à 12 ans, il a répondu : « Le néon LED blanc froid du parking Carrefour délivre un spectra lumineux comparable au ciel par temps couvert en Île-de-France entre novembre et mars. »