« Il était devenu impossible que quatorze personnes se retrouvent simultanément dans une cellule prévue pour deux, avec un seul thermos de café tiède et des croissants périmés depuis trois jours », a justifié Gérald Darmanin en conférence de presse ce jeudi matin. Le dispositif « Manif-Doctolib » — contraction assumée entre la plateforme médicale du même nom et le mot manifestation, les concepteurs ayant renoncé à l'acronyme MDGAV pour des raisons phonétiques selon une note interne consultée par Mediapart — permet désormais de sélectionner son créneau d'interpellation, sa commune de placement en garde à vue (dans un rayon de 15 km) et le type de chef-d'accusation pré-rempli : entrave au trafic, outrage ou « manifestation non déclarée mais tout aussi décorative ». Le formulaire demande également d'indiquer si l'on souhaite être menotté avec les mains devant (confort amélioré) ou derrière, et un champ optionnel permet de signaler une allergie aux gaz lacrymogènes pour bénéficier d'un créneau en zone tampon ventilée.

« Il ne s'agit pas de criminaliser la contestation : il s'agit enfin de l'instruire correctement »

Le chiffre a fait trembler Matignon pendant trois nuits blanches consécutives. 12 403 gardes à vue en un mois, contre les 9 876 enregistrées sur huit mois entiers lors du mouvement des Gilets jaunes — soit une cadence de quatre fois supérieure qui a provoqué la saturation simultanée de 58 commissariats et d'une trentaine de brigades anti-criminalité dont le personnel, épuisé, dormait désormais en rotation sur les banquettes arrière des fourgons. Le rapport IGAS n°2019-4736/R (confidentiel) a dressé un constat sans appel : à ce rythme-là d'arrestations spontanées et non planifiées, le taux de remplissage du fichier national TAJ atteindrait 87 % avant Pâques. Il n'y avait plus assez de numéros verts pour tout le monde, souffle une source proche du dossier au cabinet ministériel.

Le principe est simple : en réservant son créneau sur l'application (disponible depuis ce matin, note globale provisoire de 2/5 — les utilisateurs se plaignent d'un bug qui permet accidentellement de réserver un rendez-vous à la mairie plutôt qu'à une commissariat), le manifestant accepte tacitement ses droits et obligations en cochant sept cases obligatoires. Il reçoit ensuite par SMS son heure exacte, l'adresse du poste (avec plan interactif), ainsi que les horaires d'accueil pour récupérer éventuellement sa veste confisquée à la sortie — les objets non réclamés dans un délai de 48 heures étant automatiquement envoyés au service des épaves administratives.

Le préfet justifie : « On ne peut plus tout faire en mode artisanal »

Pascal, CRS depuis vingt-deux ans et syndicaliste à Alliance Police Nationale — qui a d'ailleurs refusé de serrer la main du fonctionnaire qui lui présentait le dossier, nous confirme-t-on dans les couloirs de Bercy où se tenaient les négociations salariales annexes au projet, « est soulagée. Avant Manif-Doctolib on avait un type en survêt Decathlon et une pancarte À bas Macron qui déboulait sans prévenir entre deux interpellations d'ivresse publique du vendredi soir ; maintenant c'est fluide : le gars arrive à 16h47 comme prévu, il a son numéro de dossier sur sa fiche PDF pré-remplie avec la mention manuscrite j'ai crié dans une mégaphone, et on peut enchaîner. On est enfin un service public qui fonctionne ».

La CNIL émet « des réserves modérées mais réelles »

La Commission nationale de l'informatique et des libertés, saisie par le Défenseur des droits après que 73,4 % du fichier a été consulté à titre préventif pour vérifier si les nouveaux inscrits étaient déjà fichés depuis la mobilisation lycéenne — ce qui était en moyenne deux fois plus souvent qu'estimé dans l'appel d'offres initial (marche n°2019-7486 du BOP 354) a formulé un avis mitigé. Son rapporteur, dont le nom est couvert par une circulaire interministérielle de discrétion sur les rapports qui contredisent la politique pénale, s'est contenté d'indiquer que « si chaque citoyen peut désormais planifier son propre délit administratif en ligne avec l'aide du chatbot IA MénottoBot 2.0 (qui répond automatiquement aux questions de type « puis-je être menotté·e sans rendez-vous ? » — réponse : non, sauf urgence légitime justifiée par un SMS reçu à la dernière minute), il reste que le consentement est parfois donné en état d'urgence sociale ». Le ministère a rétorqué qu'une version 2.1 avec mode hors-ligne et QR code physique était déjà « sur les rails ».

Reste une question qui brûle dans chaque service de rédaction : à ce rythme, l'algorithme Manif-Doctolib sera-t-il capable d'absorber la prochaine mobilisation du 24 novembre ? Le directeur des systèmes d'information place Beauvau a confié en réunion qu'il « faudrait au minimum tripler les serveurs et prévoir un mode dégradé où, si le site tombe pendant une manifestation non déclarée mais spontanément décorative à République, on revient gentiment aux PV papier. Mais ça n'est plus 2019 », a-t-il ajouté avant de sortir son téléphone pour réserver lui-même sa prochaine interpellation — « en créneau silence radio, s'il vous plaît ; j'ai un déjeuner avec la DGSI ».