Tel Aviv, Israël. — C'est une file qui serpente sur quatre étages dans le hall vitré et climatisé au degré près (21,4 °C exactement) de l'antenne délocalisée de ce que les Israéliens appellent désormais la « Direction générale pour la Stabilisation Résidentielle Électorale » — un service créé par décret n° 5-87/IV du ministère de l'Intérieur en juillet dernier. Le principe est limpide et absolument terrifiant : tout citoyen souhaitant rester sur le territoire national durant les six semaines précédant une élection doit, au préalable, prouver qu'il ne part pas. Pas « a priori ». Non. Il faut remplir un formulaire Cerfa n° 14-782-B en trois exemplaires — l'un pour soi-même (archivage personnel), l'autre pour le registre démographique de la circonscription et une photocopie certifiée conforme à envoyer par voie postale au bureau du recensement, qui a fermé ses portes il y a quatre ans mais dont les locaux restent officiellement ouverts « en attente d'une réouverture non planifiée ».
« On m'a refusé ma demande de rester parce que j'ai oublié le tampon bleu sur la deuxième page », témoigne Rachel B., 61 ans, retraitée du secteur public à Netanya, qui a dû repasser trois fois au guichet pour obtenir une « autorisation provisoire d'immobilité électorale » valable quarante-huit heures. J'ai travaillé trente-quatre ans dans ce pays, souffle-t-elle en brandissant un dossier de 47 pages relié par trombone, et on me dit que mon absence potentielle du territoire est « statistiquement indigne d'une confiance démographique inconditionnelle ». Selon les chiffres publiés lundi par l'Institut national des statistiques (CBS), seuls 26,3 % des demandeurs obtiennent leur autorisation de rester dès la première tentative. Le reste se voit prescrire un stage obligatoire en ligne intitulé « Ma place dans le recensement : une approche systémique », d'une durée réglementaire de onze heures.
Gamification démographique et système à points pour les flux résidentiels
Le comble — car il y a toujours un comble administratif, c'est la loi universelle des bureaucraties en état terminal — réside dans le dispositif « Méritocratie Démocratique Résidentielle » (MDR) lancé simultanément par une circulaire du bureau de Netanyahou. Chaque citoyen accumule désormais des points démographiques : +15 pour un maintien déclaré sur son lieu d'inscription depuis plus de dix ans, −40 en cas de « micro-déplacement non signalisé au-delà de 72 heures » (aller à Eilat sans avoir déposé la Déclaration Intentionnelle Mobilité-Non-Définitive), et surtout +85 points bonus si l'on accepte une mutation professionnelle dans un kibboutz du Néguev désigné « zone d'ancrage démographique prioritaire ». Un tableau Excel — un simple fichier .xlsx partagé en lecture seule sur Google Drive, confirment trois sources internes au ministère, qui ont requis l'anonymat par peur de représailles administratives — sert actuellement à calculer ces scores. La Cour des comptes israélienne a d'ailleurs ouvert une enquête préliminaire après qu'un fonctionnaire du district de Haïfa eut été identifié en train de modifier manuellement les formules VLOOKUP pour faire passer un électeur indécis dans la catégorie « ancrage irréversible ».
Un ministère dédié, 148 millions d'euros et zéro plan B démographique
Le budget alloué à cette Direction générale de Stabilisation Résidentielle s'élève, selon le projet de loi n° K-209/7 déposé en juillet devant la Knesset (rejetée au troisième vote), à 584 millions de shekels — soit environ 148 millions d'euros. Ce qui suscite un commentaire lapidaire du directeur général adjoint, interrogé par Mediapart sous couvert de l'anonymat : « On nous dit que c'est beaucoup pour faire remplir des formulaires à trois exemplaires en quadruple copie laminée plastifiée avec filigrane holographique anti-falsification. Nous répondons qu'un citoyen qui ne remplit pas le Cerfa 14-782-B dans les délais réglementairement impartis est, par définition statistiquement incompressible et donc démocratiquement nul ».
En parallèle — car toute absurdité administrative en appelle une autre avec la régularité d'un théorème de Murphy bureaucratique — le ministère des Transports a déployé un « plan mobilité non-démographique » : les bus Egged desservant 14 lignes du centre-pays ont été équipés, depuis septembre, de détecteurs biométriques qui scannent l'iris à la montée. Si votre iris ne correspond pas au Cerfa n° 09-382-C (autorisation de ne pas monter dans un véhicule en direction d'un territoire non-inscrit sur le registre électoral), les portes se referment avec une douceur pneumatique et vous entendez, via des haut-parleurs installés à la place du poste radio : « Merci pour votre participation démographique. Votre absence est notée ». Le taux de « refus biométriques en sortie d'arrêt », selon un rapport interne transmis anonymement au Haaretz, s'établit désormais à 4,7 % des usagers quotidiens.
À la frontière du non-départ : le guichet qui n'existe pas encore
Reste l'inquiétude finale. Car si tout est prévu pour certifier qu'on reste — les formulaires, les points MDR, les scans d'iris en bus Egged et même une application mobile (TikTok version démographique) permettant de « streamer » son immobilité résidentielle pendant le scrutin afin que ses 12 abonnés vérifient l'inertie corporelle — rien n'a été prévu pour la situation inverse. Un conseiller ministériel, contacté par Mediapart sous couvert d'anonymat et qui a refusé de nous donner même un prénom (« un nom c'est déjà une identité démographique », aurait-il précisé), confirme : « Il est vrai que le formulaire Cerfa n° 14-782-B ne comporte pas encore la case « je souhaite partir ». On y travaille. Le projet-pilote sera testé en Galilée à l'été prochain, si les crédits d'impression de formulaires sont votés au budget rectificatif ». En attendant — et c'est peut-être là le plus glaçant dans cette mécanique parfaitement huilée vers la nullité institutionnelle pure — quiconque souhaite quitter Israël pour raisons démocratiques doit se rendre physiquement, muni du Cerfa n° 14-782-B vierge (non rempli), au guichet de l'aéroport Ben Gourion. Or ce guiché a été supprimé en mars par une note interne d'économies budgétaires et son numéro — le B-3, tout à droite après les toilettes du terminal 1 — reste désespérément vacant.
« En résumé, conclut un rapport de la Knesset consulté par Mediapart sur l'efficacité démocratique des flux migratoires internes en période électorale , si vous partez sans avoir rempli le formulaire pour ne pas partir, on peut légitimement considérer que votre départ n'a jamais existé. C'est ce qu'on appelle la résilience de non-présence »..




