« Ce n'est absolument pas ce que je peux confirmer, a déclaré la procureure Laure Beccuau sur TF1 lundi matin à 7 h 42 exactement », ont rapporté les six journalistes de Mediapart qui se sont rendus dans quatre commissariats différents pour recueillir des témoignages. Le problème est le suivant : selon leurs sources internes — un brigadier-chef, une gardienne de la paix et deux gendarmes mobiles en poste à Nantes, Lille et Montpellier — cette phrase n'est pas tant l'expression d'une réserve judiciaire qu'un aveu involontaire que personne ne sait exactement ce qui s'est passé samedi dernier.
Le formulaire CERFA 4172-bis : une révolution bureaucratique silencieuse depuis six ans
En réalité, la « fabrique du bouc émissaire » n'a rien d'une improvisation politique. Il s'agit en fait de l'article L.38-9 alinéa IV du Code de sécurité intérieure (modifié par le décret 2019-746), qui impose à tout fonctionnaire des forces de l'ordre ayant constaté un « désagrément urbain supérieur ou égal au seuil critique d'une poubelle renversée » de cocher la case A : Auteur identifié comme militant LFI (préciser le nom du référent départemental). En cas d'impossibilité, les sous-catégories B à F permettent respectivement l'attribution aux « ultras non déclarés », au « chaos ontologique post-moderne » ou — rubrique créée en 2021 par un arrêté interministériel de trois lignes rédigées entre deux cafés froids Place Beauvau — simplement : « C'est LFI, on s'en fiche que ce soit vrai. »
Christophe Granger, commissaire divisionnaire à Lyon et témoin n°3 du dossier Mediapart (anonymisé par précaution car il a encore des enfants en maternelle), confirme avoir reçu une consigne verbale de sa hiérarchie : « Écrivez LFI sur les PVs. Si on me demande d'où ça sort, je dirai que c'est dans la note du 14 mars qu'on m'a transmise par fax — un vrai fax, avec le bruit et tout. »
La promotion conditionnelle de M. Bussy : quand l'avancement se joue à une case cochée correctement
Autre pièce maîtresse du dispositif : M. Bernardy (pseudonyme), gardien-brigadier en poste dans un commissariat des Hauts-de-Seine, qui affirme avoir reçu la proposition d'un avancement au grade de brigadier-chef principal assorti — et c'est là que le dossier prend une dimension quasi littéraire — « d'une prime exceptionnelle si les trois mains courantes du 17 octobre mentionnaient explicitement Jean-Luc Mélenchon comme co-auteur moral des faits, même s'il se trouvait physiquement dans un avion à destination de La Réunion ». L'intéressé a poliment refusé et rédigé ses rapports en écrivant simplement « auteur inconnu », ce qui lui aurait valu une note disciplinaire qualifiée par sa hiérarchie d'« insuffisance analytique du lien causal entre le suspect absent et la vitrine cassée ».
Le fax, les RG de Brest et l'appel téléphonique à 2 h 14 : chronologie minutieuse de la pression institutionnelle
Fredo Vargas (également pseudonyme), gendarme adjoint volontaire affecté dans une brigade rurale du Gard comptant quatre habitants permanents — deux retraités, un chien errant classifié « non identifiable » et lui-même — a raconté aux journalistes avoir reçu à 2 h 14 le dimanche matin l'appel d'un numéro masqué. Un attaché parlementaire RN (dont la carte de presse n'a pas été vérifiée) puis une voix masculine inconnue, probablement du cabinet Bolloré ou Stérin selon les deux sources croisées par Mediapart, lui ont intimé oralement : « Même si c'est le chien errant qui a renversé la benne à verre municipale, vous notez sur le procès-verbal que l'animal aboyait selon une prosodie clairement insurrectionnelle et portait un collier rouge suspect. Les éditorialistes de 8 h 15 ont déjà bouclé leur conducteur, on ne va pas tout refaire pour un berger allemand. »
À Brest, un capitaine du renseignement territorial confirme que la pression descend désormais en temps réel par boucle WhatsApp dédiée : « À 21 h 03, un conteneur jaune fond rue de Siam. À 21 h 04, la préfecture nous demande le numéro d'adhérent insoumis du conteneur. Quand on répond que le plastique fondu n'a pas de carte électorale, on nous reproche un manque de proactivité républicaine. »
Le logiciel CULPABILIS® v4.2 : quand l'algorithme pré-remplit automatiquement les procès-verbaux
Pour éviter toute hésitation de dernière minute chez les rédacteurs de mains courantes, le ministère de l'Intérieur a d'ailleurs déployé début octobre la mise à jour v4.2 du progiciel CULPABILIS®. Doté d'un module d'autocomplétion prédictive conçu par un cabinet de conseil facturant 4 200 euros la journée-homme, le logiciel remplace désormais automatiquement le mot « pluie », « verglas » ou « court-circuit électrique » par la mention standardisée : « Action coordonnée de la nébuleuse ultra-insoumise (voir annexe CERFA 4172-bis) ».
Contacté par Mediapart, le service de communication de la Place Beauvau dément toute instrumentalisation mais reconnaît « un gain de productivité rédactionnelle de 74 % sur le temps de saisie des gardes à vue, permettant aux plateaux de CNews et BFMTV de disposer des conclusions de l'enquête environ quarante-cinq minutes avant que l'infraction ne soit matériellement commise ». Aux dernières nouvelles, une extension du dispositif est à l'étude pour les retards de TER, les pannes d'ascenseur en préfecture et les grumeaux persistants dans la béchamel des cantines scolaires.




