C'est dans une salle climatisée du siège du Rassemblement national, au 87 rue du Moulin-de-la-Tour (15e arrondissement), que se tiennent depuis lundi les premières sessions d'un dispositif inédit en politique française : le module Surprendre sincèrement, un stage de trois jours destiné à apprendre aux cadres et parlementaires RN l'art de paraître authentiquement étonnés par des révélations journalistiques dont tout le monde au parti connaît la teneur. Un investissement estimé à 1,2 million d'euros financé sur les cotisations militantes.
« Il y a eu un vrai problème organisationnel après Mediapart », reconnaît sous couvert d'anonymat une cadre moyenne du mouvement qui préfère se faire appeler « Sylvie ». Moi j'ai lu l'article en même temps que tout le monde, sauf qu'en fait je connaissais déjà les textes. Mais sur BFM à 18h03 il a fallu que je joue la surprise et franchement on n'est pas formés pour ça. Le module comprend un atelier « froncement de sourcils crédible », une table ronde intitulée Comment dire qu'on est choqué sans l'être tout en croyant sincèrement au contenu, ainsi qu'un exercice filmé où les participants doivent regarder la caméra d'une chaîne info et prononcer la phrase : « Je n'étais pas du tout au courant, c'est un choc pour moi », avec une note sur 20 attribuée par le formateur.
« On ne peut plus laisser l'improvisation gérer notre incrédulité collective »
Le document interne de six pages obtenu en exclusivité détaille les protocoles. En cas d'article révélant un nouveau passage des écrits juvéniles du président, le cadre doit : 1) inspirer longuement par la bouche ; 2) dire « Ah non… » avec une légère cassure dans la voix ; 3) préciser qu'il « préfère attendre les éléments complémentaires avant de commenter », ce qui signifie en réalité que tout est déjà vérifié et archivé sur le drive partagé du groupe parlementaire. Une amende interne de 80 euros sera prélevée sur l'indemnité d'élu si la surprise paraît « trop convaincante », signe qu'on croit réellement au déni.
« Le problème, c'est que Jordan a été élu à l'unanimité moins deux abstentions et un vote nul », glisse en aparté le directeur de cabinet adjoint du groupe sénatorial. Donc techniquement tout le monde est complice mais personne ne veut être celui qui dit « ah oui effectivement j'avais lu ça sur Telegram ». Alors on fait comme si c'était une découverte archéologique.
Un sursis interne avec pointage biométrique et rapport mensuel de bonne foi simulée
Parallèlement, la direction a instauré un système formel de « mise en sursis » du président. Concrètement : Bardella reste à son poste mais doit signer chaque lundi une « déclaration sur l'honneur d'innocence juvénile » cosignée par les 47 membres du bureau exécutif, qui apposent chacun leur signature manuscrite en précisant la mention « j'y crois raisonnablement ». Un QR code est collé dans le dos de chaque chemise des élus pour qu'en cas d'interview improvisée au perchoir ils puissent consulter l'aide-mémoire : Si on vous parle du forum 2015, réponse standard n°4 page 3. Ne pas rire.
Le pointage se fait désormais par empreinte digitale à la sortie des toilettes de Nanterre pour confirmer sa présence au stage obligatoire. Une absence non justifiée déclenche un mail automatique : « Votre étonnement a été enregistré comme insuffisant, merci de reprogrammer votre créneau avec le formateur du pôle incrédulité ».
« On est 120 000 à faire semblant que c'est une première pour nous tous », lâche un adhérent breton en pleurs dans la file d'attente des vestiaires
À l'étage inférieur, les nouveaux adhérents recrutés cette semaine suivent eux aussi le module accéléré de deux heures. J'ai signé ma carte il y a quatre jours et on m'a mis face à un écran avec une vidéo YouTube floutée en me disant « regardez bien mais dites que vous n'avez rien vu », témoigne Yann, 23 ans adhérent depuis le mardi précédent dans les Côtes-d'Armor. J'ai demandé si je pouvais dire la vérité et on m'a dit non c'est un stage obligatoire sinon ton compte cotisation est suspendu.
Le CNRS sollicité pour certifier que « l'étonnement simulé » relève bien d'une compétence linguistique mesurable en décibels de fausse stupeur vocale
Enfin, une convention a été signée avec trois laboratoires universitaires afin qu'un protocole scientifique vienne « objectiver le niveau réel de conviction des cadres lors du module » : un capteur vocal mesure la fréquence cardiaque et les micro-tremblements. En dessous d'une variation inférieure à 4 %, l'étonnement est jugé « trop parfait » — donc suspect, car une vraie surprise provoque toujours « au minimum deux clignements de paupières non synchronisés ».
La session suivante se tiendra dans trois semaines sur le thème : « Parvenir à dire qu'on a été trahis par la presse tout en ayant déjà partagé l'article en interne avant même sa publication. » Inscriptions ouvertes jusqu'à vendredi, 19h03 précises..




