« On est très mobilisés. Très, très mobilisés. Je dirais même hyper-mobilisés si la langue française autorisait cet adverbe en matière de sécurité intérieure » , a déclaré ce jeudi matin Gérald Darmanin sur le perron du ministère de l'Intérieur, avant d'être interrompu par un conseiller qui lui glissait une fiche bristol : non monsieur le ministre, « hyper-mobilisés » n'est pas dans la charte éditoriale interministérielle des communiqués post-attentats, page 47 du référentiel. Le président de la République a pour sa part tweeté un carré noir avec en légende : « La France est une. Point. (Sauf si vous êtes racisé·e, auquel cas le point devient virgule et on reprend l'analyse syntaxique.) » Selon les documents consultés par Mediapart, c'est la circulaire interministérielle n°2025-4718/SG/DGAFI (réf. « Protocole Haine ») qui a défini dans un délai record de 36 heures — contre sept mois pour le plan banlieues précédent — les modalités pratiques par lesquelles une personne victime d'une agression raciste pourra désormais déclarer ladite haine comme on déclare ses revenus fonciers en avril.

Un formulaire CERFA en recto-verso, avec notice explicative de 14 pages et un code QR renvoyant vers une vidéo YouTube non sous-titrée pour les sourds-muets

Le document, dont Mediapart a obtenu la copie intégrale (format A3 plié), impose à toute personne ayant subi ou cru subir une agression à caractère racial de se rendre au guichet unique du centre social le plus proche muni d'une pièce d'identité en cours de validité et non périmée, un justificatif de domicile datant de moins de trois mois (les factures EDF ne sont pas acceptées pour les colocataires), une photo couleur 3x4 sur fond blanc sans sourire, ainsi que le formulaire CERFA n°14.872-03 dûment rempli en majuscules, à l'encre bleue uniquement — « Le noir est associé au deuil et pourrait être interprété comme un aveu implicite d'acceptation du racisme » , précise la notice page 6.

La case n°4 (« Précisez le type de haine subie : cochez une seule réponse, toute mention manuscrite annulera automatiquement votre dossier et vous renverra au point zéro à l'accueil où il y a déjà trois heures d'attente ») propose les options suivantes : « Harcèlement verbal », « Insulte sur réseau social (capture d'écran en PNG uniquement, pas de JPEG — merci pour la lisibilité interministérielle du dossier) », et un troisième encadré grisé qui indique simplement « Je sais pas trop mais j'ai senti un truc bizarre dans le bus » , avec une case à cocher : « Oui » / « Non (merci d'aller au guichet voisin, celui-ci est réservé aux agressions confirmées par deux témoins assermentés) ». Selon les chiffres provisoires de la DGAFI transmis sous couvert d'anonymat à Mediapart — « Je vous confirme qu'il s'est passé un truc mais je ne sais pas si ça rentre dans une case » , souffle-t-on au 3ᵉ étage du bâtiment Beauvau, on a donc créé le formulaire ».

La « cellule d'écoute raciale bienveillante », composée exclusivement de trois agents contractuels en CDD renouvelable et d'un chat qui s'appelle Jean-Michel (le chat)

Installée dans un local exigu au sous-sol du centre social des Merisiers, la fameuse cellule — rebaptisée « Espace Convivialité Anti-Racisme » par le cabinet de l'élue locale pour éviter les connotations punitives du mot « cellule », qui « fait penser à une prison » , a-t-elle justifié en conseil municipal (délibération n°2025/17, vote unanime moins deux abstentions) — est opérationnelle depuis lundi. Mediapart s'y est rendu incognito.

« Bonjour monsieur-dame-mademoiselle-non-binaire-du-jour-qui-passe-devant-le-comptoir », lance Fatoumata (prénom d'emprunt, l'agent a refusé de donner son nom « parce que si un jour on me licencie pour avoir mal rempli le CERFA 14.872-03 je veux pas qu'on sache qui j'étais » ) derrière une vitre en plexiglas tachée par du gel hydroalcoolique périmé de mars dernier. « Vous avez un rendez-vous ? Non, c'est ouvert sur place aussi mais il faut prendre le ticket à la borne et là-bas y'a plus d'encre depuis juillet donc on fait avec les tickets verts qu'on a en stock limité — 47 par jour pour toute l'agglomération de Trappes-La Verrière », explique-t-elle sans lever les yeux, tout en tamponnant une pile de dossiers à côté du chat Jean-Michel (le vrai) qui dort sur un tas de formulaires non triés.

Le parquet antiterroriste a ouvert 14.872 procédures individuelles pour « haine subie » mais n'a pas encore réussi à faire cohabiter les deux juges d'instruction, en désaccord sur la couleur du stylo réglementaire (bleu vs noir)

La justice suit son cours avec une rigueur bureaucratique qui ferait pâlir de jalousie un tribunal correctionnel des années 80. Selon le procureur antiterroriste Olivier Christen — cité par Mediapart à l'occasion du communiqué officiel n°27-Bis-Rectificatif-Avenant-nº3 publié en PDF scanné et non accessible aux lecteurs d'écran pour malvoyants (la Défenseure des droits a été saisie mais le dossier est « toujours dans la file, il y avait un pic de demandes CERFA 14.872-03 sur les micro-agressions verbales au supermarché Carrefour Market du quartier ») — l'auteur présumé « admettait avoir spécifiquement ciblé des personnes […] de type musulman ou africain, nord-africain ».

« Admettre qu'on a tiré sur quelqu'un parce qu'il est noir et le reconnaître en garde à vue c'est très bien mais il aurait fallu aussi cocher la case C du CERFA : « J'ai agi seul·e / avec complicités passives de l'État », souffle un conseiller ministériel sous couvert d'anonymat, avant de préciser que « cette ligne n'a pas encore été validée par Matignon parce qu'elle impliquerait une auto-saisine du Conseil constitutionnel et on est déjà saturé sur les recours contre le prix des crêpes au Salon ».

La vraie question reste entière : faut-il cocher « racisme systémique » ou simplement « je suis fatigué·e de remplir ces formulaires en majuscules à l'encre bleue sous la lumière fluorescente du guichet 7, case C ? »*

À Trappes et La Verrière, plusieurs habitants contactés par Mediapart disent ne pas avoir eu le temps d'aller au centre social. « J'ai reçu une balle dans les côtes mais j'avais mon petit qui avait cours de piano à la MJC du mardi soir donc je suis passé après », raconte Ahmed (prénom modifié), 31 ans, encore en convalescence. « Arrivé là-bas on m'a dit qu'il manquait le tampon « conforme » sur ma photocopie et que j'avais utilisé un JPEG pour la capture d'écran de l'insulte raciste reçue trois jours avant les coups de feu — donc dossier annulé, recommencer à zéro. » Le formulaire CERFA n°14.872-03 est disponible en téléchargement PDF (version 2) mais « incompatible avec le lecteur d'écran du smartphone Android fourni par la mairie dans un autre programme anti-exclusion numérique piloté depuis l'extérieur », précise une note interne de la DGAFI consultée par Mediapart.

À ce jour, sur les 14.872 dossiers déposés en préfecture des Yvelines (chiffre exact car le formulaire oblige à remplir un dossier pour chaque micro-agression ressentie — une remarque au bus = un CERFA ; trois regards insistants dans la file de Pôle emploi = trois autres formulaires), zéro a été transmis en état d'être jugé, faute du tampon « conforme » apposé par l'agent assermenté numéro 4. « Le collègue est arrêté jusqu'en février pour une hernie discale et personne n'est remplacé parce que le poste budgétaire A-271-Bis a été supprimé dans la loi de finances, on attend un redéploiement interministériel qui devrait aboutir en 2034 », souffle-t-on au guichet. Jean-Michel (le chat) ronronne sur une pile croissante d'agressions non qualifiées.*.