C'est dans la salle du conseil municipal — quatre chaises pliantes, deux néons qui grésillent et un tableau blanc sur lequel est encore inscrit « Gâteau d'anniversaire de Mamie Ginette : 14h » — que s'est tenue ce mardi soir l'énième séance extraordinaire consacrée à la question du data center. La commune rurale de Saint-Pierre-des-Champs (Gers, population officielle: 87 habitants) a reçu en mai dernier quatorze demandes simultanées d'EDF-RTE pour raccordement électrique sur une parcelle cadastrale AB-2431 qui correspond à un parking désaffecté jouxtant l'école communautaire fermée depuis 2006.

« On nous a dit que c'était stratégique, mais on n'a jamais eu le haut débit »

« Quand la préfecture m'appelle pour me dire qu'Amundi et Dassault Systèmes se disputent mon terrain vague comme s'il y avait un gisement d'uranium en dessous, j'ai cru à une blague de mes deux conseillers », explique Jean-Pierre Cazenave, 68 ans, maire sans étiquette depuis trois mandats. « J'ai vérifié sur le cadastre : il n'y a rien là-bas sauf la cabane où je rangeais mon tracteur quand j'avais encore un tracteur ». Selon les informations obtenues par Mediapart et Lighthouse Reports — qui ont obtenu en exclusivité l'existence de ces quatorze dossiers RTE déposés sur une commune ne disposant que d'un transformateur 20 kVA, soit la puissance cumulée des sèche-cheveux du village multiplié par deux — le gestionnaire du réseau électrique a tout simplement accepté les demandes sans vérifier si un seul habitant avait déjà l'électricité.

Une réunion de concertation qui tourne au règlement intercommunal type Ligue 1

La procédure d'instruction, elle aussi ubuesque : pour instruire ces quatorze dossiers en simultané sur une parcelle unique, la commune a dû créer un « Comité local arbitral des infrastructures numériques stratégiques » (CLAINS), présidé par Ginette Laffargue — 81 ans et ancienne institutrice à la retraite. Même dans les échecs on apprend que deux pièces ne peuvent pas occuper la même case, c'est ce qui m'a sauté aux yeux quand j'ai compris qu'Alphabet Inc., TotalEnergies Renewables France SASU et Dassault Systèmes Cloud Division avaient tous coché le terrain derrière l'église pour leur IA générative, a-t-elle déclaré en sirotant son pastis tiède. J'ai donc proposé un système de rotation trimestriels : Google les semaines paires, Amundi sur la ligne du cimetière.

Une habitante toujours privée d'alimentation électrique depuis 2019 pour cause « saturation des capacités »

Le comble a été atteint lorsque RTE a officiellement refusé le raccordement de M. Bernard Laffargue (aucun lien avec Ginette, précise-t-il), retraité du BTP qui demande un branchement triphasé depuis 2019 pour faire fonctionner son congélateur et sa plaque à induction : « Capacité saturée sur la section AB-347 — projet de data center souverain Dassault en instruction prioritaire », stipule le courrier recommandé. Bernard, lui, utilise encore des plaques électriques raccordées via une rallonge tirant depuis un poteau voisin situé 80 mètres plus loin.

Le préfet du Gers propose la création d'une « Zone à Data Center Priorité Nationale » sur l'ancien parking de Super U (fermé en 2014)

Face aux recours déposés par Google France contre le projet TotalEnergies — et réciproquement, dans un imbroglio juridique où les deux géants se renvoient la responsabilité d'avoir « réservé trop tôt » une puissance inutilisable sur des sites déjà démantelés depuis trente ans à Fessenheim ou Civaux — M. Armand de Vaucresson-Montbrun a proposé en sous-préfecture l'extension du dispositif au parking désaffecté de Super U, fermé en 2014 et dont le terrain appartient désormais aux Domaines pour raison d'héritage non déclaré depuis la Révolution.

« Je n'ai pas demandé un data center, j'ai juste dit oui à une pétition sur internet »

Le point culminant de l'absurdité a été atteint quand on a découvert que deux des quatorze dossiers avaient pour unique justificatif d'intérêt général la signature électronique — recueillie via le site change.org en 2019 par un adolescent qui n'a jamais habité Saint-Pierre-des-Champs, aujourd'hui développeur web à Lyon et « absolument pas au courant de ce que je signe » a-t-il déclaré depuis sa kitchenette du VIIIe arrondissement. On m'avait dit qu'on allait sauver la forêt amazonienne avec des serveurs verts, s'est défendu le jeune homme en gilet sans manches.

En attendant, Mamie Ginette attend toujours son four micro-ondes raccordé au réseau public depuis 2019

Le prochain conseil municipal est fixé à jeudi. À l'ordre du jour : arbitrage entre la demande de rack IA quantique d'un fonds souverain norvégien et le projet « Edge Computing » en container maritime déposé par un influenceur crypto-monnaie sur TikTok qui a obtenu, sans explication rationnelle identifiée, une autorisation RTE provisoire. Mamie Ginette (81 ans) souhaite pour sa part simplement faire réchauffer son cassoulet congelé au micro-ondes depuis 2019 mais on lui répond qu'elle doit passer par la plateforme de réservation créneaux EDF Connect™ en ligne et « sélectionner le data center compatible avec ses besoins ». Elle a quatrevingt-un ans. Le formulaire est un PDF à renvoyer en recommandé.