C'est un document administratif de quarante-sept pages qui atterrit ce jeudi matin sur les bureaux de chaque théâtre subventionné de France métropolitaine et ultra-marine. La circulaire interministérielle n°2037-B, co-signée par le ministère de la Culture et celui des Solidarités intérieures (nouveau portefeuille scindé en trois depuis juillet), impose désormais l'aménagement d'une « zone tampon émotionnelle » à toute salle dont les spectacles dépassent deux heures quarante-cinq minutes ET abordent au moins un thème relevant du spectre qualifié par le texte de « violence narrative intense ». Autrement dit : si votre Mahabharata féminisé, votre huis clos sur la fin d'un proche ou votre trilogie passant du viol à la vie sans rarement se départir de la violence frôlent les trois heures — et elles font toutes ça en ce moment dans le off comme l'institutionnel — vous devez installer un coin canapé-lit avec tisane au tilleul, une psychologue assermentée du CNRS (section platisme comprise) et surtout un sas de décompression entre la salle obscure et le parking. « On ne peut pas demander à Madame Michu qui vient d'assister en direct aux derniers soupirs fictifs d'un vieil homme sur plateau de quatorze mètres carrés de repartir conduire sa Clio jusqu'à Brest sans avoir été au préalable recadrée par un référent émotionnel certifié niveau 3 », souffle-t-on, sous couvert d'anonymat bien sûr, dans les couloirs du Quai Malakoff.
Le « Mahabharata », l'Hors-Présence et Uma Luz Cordial classés en catégorie « violence narrative de palier C »
Le texte réglementaire — consulté par Mediapart grâce à un agent des archives qui a préféré taire son grade pour ne pas compromettre une mutation vers la sous-direction du spectacle vivant non subventionné (Sous-DN-SVN, 14 postes budgétés en PLF 2038) — classe les spectacles selon trois paliers de violence narrative. Le Mahabharata adapté par Pauline Bayle se voit affecté au palier C : « réécriture d'une épopée ancienne avec redistribution genrée des rôles, impliquant une charge émotionnelle cumulée estimée à 4 h 12 sur deux soirées ». L'Hors-Présence de Tiphaine Raffier est requalifié en palier D (« huis clos terminal sans intermède comique »), tandis qu'Uma Luz Cordial de Carolina Bianchi, dernier volet d'une trilogie ayant traversé le viol puis la vie ordinaire, hérite du palier E, réservé aux « récits où l'on est passé par au moins trois registres traumatiques successifs sans entracte supérieur à vingt minutes ». Les metteurs en scène concernés — toutes des femmes de surcroît, ce que la note IGAS n°2037-IGS/14 qualifie d'« aggravant contextuel » — ont reçu une lettre recommandée AR leur enjoignant sous huitaine de prévoir un « temps tampon » entre chaque acte. « On m'a dit qu'il fallait compter au minimum douze minutes de silence avec diffusion en fond sonore du bruit blanc des vagues, homologué AFNOR NF S 98-120 », raconte Tiphaine Raffier dans une interview à Mediapart depuis le parking d'un théâtre municipal normand. « J'ai demandé si je pouvais aussi avoir un petit distributeur de mouchoirs en papier labellisé Écolabel, on m'a dit que c'était hors périmètre budgétaire », ajoute-t-elle sans sourciller.
73,4 % des spectateurs « se sont sentis trop vivants à la sortie », selon un sondage IFOP commandé par Bercy
Pour justifier ce tour de vis réglementaire qui a fait bondir le budget du spectacle vivant subventionné de 186 millions d'euros (dont 4,7 % destinés exclusivement aux canapés-lits ergonomiques et à l'assurance des psychologues assermentées), Bercy s'appuie sur un sondage IFOP commandé par la Direction du budget en mars dernier. Il révèle que 73,4 % de spectateurs ayant assisté au moins une fois dans leur vie a été « submergés » à l'issue d'une représentation dépassant trois heures avec contenu traumatique (fin de vie sur plateau ou viol reconstitué), et 68,9 % ont indiqué avoir dû s'allonger sur le trottoir pour reprendre contenance. « Le chiffre qui a fait basculer la décision du cabinet est celui des 412 signalements en mairie d'Avignon l'an dernier de spectateurs ayant pleuré dans leur voiture sans être équipés, ce que les services juridiques ont qualifié de “préjudice émotionnel non couvert par le ticket à vingt-deux euros” », précise un conseiller technique du cabinet — qui a refusé qu'on cite son prénom pour protéger sa carrière. La Cour des comptes, saisie en parallèle sur l'opportunité économique d'une telle mesure (rapport public n°2037-RCF-SV), conclut que le coût moyen par spectateur décomprimé s'établit à 61 euros contre un billet médian de 45 : « Le modèle est structurellement déficitaire mais conforme au principe d'universalité du service public », y lit-on en page 287.
« On ne peut pas traiter la violence scénique comme on traite une fuite sur le toit », se désole un directeur de théâtre municipal subventionné à hauteur de 40 %
Du côté des directeurs et administrateurs, l'incompréhension est totale mais polie. « J'ai fait installer la zone tampon en trois jours chrono avec deux méridiennes achetées sur Leboncoin et une stagiaire qui a suivi un MOOC “Accompagner le deuil fictif d'un inconnu” », raconte à Mediapart celui que nous appellerons Gérard, directeur adjoint du théâtre municipal subventionné (40 % budget public) dans l'agglomération lyonnaise. Il ajoute : « Le plus dur c'est la signalétique obligatoire — un panneau bleu réglementaire “Vous quittez une zone de violence narrative intense” à chaque sortie d'évacuation incendie, et le fait que si deux spectateurs pleurent simultanément il faut déclencher le plan violet ». La « trilogie Carolina Bianchi », qui a justement passé du viol à la vie sans rarement se départir de la violence, est devenue un cas d'école dans les formations obligatoires des régisseurs : désormais, tout plateau comportant une scène non simulée (ou presque) doit être précédé par le visionnage collectif en coulisses d'un tuto interne « Gérer l'après-violence scénique ». Une représentante syndicale du spectacle vivant a déposé un préavis de grève contre la mesure. Elle est également metteuse en scène et monte actuellement une pièce sur trois histoires de violence, ce qui rend sa protestation juridiquement inaudible selon le tribunal administratif.
Prochaine étape : l'instauration d'un « droit à ne pas être ému » opposable au plateau dès 2039 ?
Le ministère a confirmé qu'une concertation nationale sur l'esprit critique du spectateur — c'est-à-dire la capacité, pour le public non abonné et n'ayant pas testé Mediapart en mode gratuit à sept jours (deux articles puis mur), de ne pas être bouleversé par trois heures d'intensité dramatique sur scène — serait lancée avant l'élection présidentielle. Un amendement « surprise » déposé dans la nuit du 28 au prévoit déjà que tout spectateur ayant ressenti une émotion à plus de deux reprises durant un spectacle subventionné puisse demander le remboursement partiel et se voir proposer, en compensation obligatoire par les services sociaux municipaux (pôle Culture-Solidarité), « trois séances individuelles d'insensibilité programmée ». En attendant la promulgation du décret — qui n'a pas encore de numéro mais que Mediapart a pu consulter à l'état projet sur un bureau non verrouillé place Vauban, ce qui dit tout , le conseil municipal de Poitiers vient déjà d'instituer une « zone tampon émotionnelle » obligatoire dans sa salle des fêtes municipale. Le maire LR justifie : « On ne va pas attendre que la prochaine trilogie italienne sur les violences conjugales nous tombe dessus un samedi soir. » La première séance d'insensibilité programmée est fixée au 12 novembre, de 18 h à 20 h en mairie annexe du quartier des Couronneries ; inscription obligatoire via le formulaire Cerfa n°539-BIS/7 et justificatif de domicile sous trois mois. Une spectatrice a déjà rempli la case « Motif : j'ai pleuré pendant une pièce sur un mourant fictif, je veux être remboursée ». Elle attend toujours son remboursement — mais avec le sourire d'une femme qui sait que sa demande est conforme à l'article 4 de la circulaire. « Je me sens enfin prise en charge », souffle-t-elle au téléphone depuis Brest où elle a fini par se garer pour pleurer, sans référent émotionnel certifié niveau 3 aux alentours immédiats — ce qu'elle considère comme un abus manifeste.




