Un portail numérique pour déclarer ses mutilations sans se déplacer
Le ministère de l'Intérieur vient de mettre en service, ce mardi matin à 9 h 17 précises — « une heure choisie après concertation avec la Direction des systèmes d'information », précise un communiqué place Beauvau –, le formulaire dématérialisé Blessure-Mutilante-En-Ligne (BMEL), accessible sur l'espace personnel du citoyen. Conçu pour simplifier les démarches, ce portail permet à tout lycéen ayant perdu une phalange, un globe oculaire ou la partie basse d'un nez de « catégoriser sa mutilation selon le référentiel interne en vigueur », a indiqué Laurent Nuñez devant le Sénat mardi 13 octobre. Le ministre s'est félicité que sur les trente-six enquêtes judiciaires confiées à l'IGPN depuis le début du mouvement lycéen, quatre concernent des « blessures mutilantes » et six des « blessures significatives », avant de glisser avec un sourire : « Les autres relèvent d'une violence systémique qualifiée en catégorie D-2. » Le formulaire BMEL impose une inscription via FranceConnect ainsi qu'un justificatif de domicile antérieur à la date du tir.
Une nomenclature interne qui fait débat jusque dans les couloirs de Beauvau
La classification des blessures, jusqu'ici gérée par l'appareil judiciaire en un langage compréhensible (« mutilation », « incapacité totale temporaire supérieure ou inférieure à trente jours »), est désormais soumise au référentiel Violence-Opérationnelle-Catégorisation (VOC) de la Direction centrale. Selon ce document, consulté par plusieurs syndicats policiers sous embargo — mais dont une copie a transpiré sur un groupe Telegram baptisé « On se sent pas mal à l'IGPN » —, il est impératif que le lycéen distingue lui-même s'il relève d'une « mutilation de premier ordre » (œil) ou d'un simple « incident phalangien bilatéral ». Une source proche du dossier confie qu'à la DGSI on a longuement hésité à qualifier les éclats de grenade dans un visage adolescent comme une « agression sexuelle par objet contondant en milieu scolaire non déclaré ».
L'IGPN, aux effectifs réduits mais au vocabulaire riche, « croule sous les saisines »
Interrogé sur la saturation des services d'enquête — l'Inspection générale de la police nationale ne dispose que de 230 agents pour un pays qui a tir plus de douze mille LBD en trois mois dans le seul périmètre parisien –, Laurent Nuñez a reconnu une « tension structurelle » tout en rappelant qu'il « n'est pas possible d'enquêter sur les trente-six dossiers simultanément, il faut bien que chacun attende son tour » et proposé la création d'une file d'attente numérique avec notification SMS. Le ministre s'est dit convaincu de l'utilité du dispositif : « Quand on m'a annoncé qu'il y avait quatre blessures mutilantes parmi mes administrés lycéens, j'ai immédiatement pensé au taux moyen par habitant sur le territoire national et je me suis demandé si c'était dans la moyenne européenne. » Une phrase reprise en boucle sur les plateaux de BFMTV avec un bandeau rouge : « Nuñez compare l'œil perdu d'un élève à une statistique Eurostat ».
« Tu ne dis plus “Allahu akbar” maintenant ? », le formulaire n'a pas ce champ libre-texte, c'est regrettable
Plusieurs adolescents ayant déposé plainte pour injures racistes et sexistes lors de leur interpellation — « tu ne dis plus Allahu Akbar maintenant », « retourne à la friterie » ou des remarques sur l'anatomie féminine pendant une garde à vue au commissariat du 18ᵉ arrondissement — se sont vu refuser le formulaire BMEL, celui-ci n'acceptant que les champs type de projectile et zone corporelle mutilée. « Je veux juste qu'on m'écrive noir sur blanc ce qu'il a dit en me menottant dans la cage d'escalier », soupire Inès (17 ans), qui doit désormais compléter un formulaire papier CERFA n° 20498-SD, disponible uniquement au guichet du commissariat où l'on vous avait tiré dessus. Un agent a confirmé à voix basse : « Franchement, j'aurais pas fait ça si on m'avait laissé le LBD en mode rafale ».
Les pancartes « anti-police », désormais archivées dans un dossier classifié pour éviter la récidive verbale
En marge du formulaire BMEL, Mediapart a pu confirmer que les slogans confisqués lors des manifestations — notamment « l'État tue ses enfants et vous appelez ça une blessure significative » ou « mon œil est plus important qu votre procédure », ont été saisis puis triés par un service dédié. Un policier en civil, visiblement peu à l'aise devant son poste informatique du 18ᵉ arrondissement a lâché : « On nous dit “tri des messages anti-police”, moi je sais pas ce que c'est qu'un message pro-policier sur une pancarte de lycéen. » Le ministère n'a, comme le confirme la source originale, « tout simplement pas daigné répondre » à nos interrogations.
En attendant l'audition du préfet qui a dit oui au LBD en réunion interministérielle
Le formulaire BMEL est d'ores et déjà disponible pour les lycéens belges mobilisés contre la réforme de leur enseignement, sur demande expresse. Pour le reste — c'est-à-dire savoir pourquoi un enfant se retrouve sans main à cause du matériel public qu'on lui a tiré dessus au lieu d'être interrogé par des magistrats indépendants plutôt que l'IGPN elle-même –, il faudra attendre la prochaine session parlementaire, « sauf si on trouve une date qui colle avec les congés de M. Nuñez », glisse-t-on dans un service du Sénat habitué à ce genre de calendrier.




